« Le Lynx ne déviera jamais » : le message fort d’Abou Bakr après l’inhumation de Souleymane Diallo
13 juin 2026Diallo Souleymane, fondateur du groupe de presse Le Lynx-La Lance a été inhumé vendredi 12 juin à Labé près de son ancêtre Karamoko Alfa Mo. Notre Rédacteur avait rencontré Abou Bakr qui a été longtemps Rédacteur en chef du Lynx. Nous lui avions posé des questions.
C’est empreint d’une vive émotion que le journaliste chevronné Boubacar Algassimou Diallo, appelé « Abou Bakr », pour les intimes a rendu hommage au père de la [dépénalisation]) des délits de presse en Guinée, le doyen Souleymane Diallo. Lors du symposium au Palais du Peuple, l’ancien rédacteur en chef est revenu sur l’héritage de ce monument des médias.
Abou Bakr, que retenez-vous du doyen Souleymane Diallo ?
Algassimou Diallo « Abou Bakr » : Je garde le souvenir d’un homme d’une intégrité absolue, un patriote qui n’a jamais monnayé ses convictions et qui est resté d’une constance sans équivoque dans ses prises de position. Même si toute une assemblée choisissait une direction, s’il estimait en son âme et conscience que ce n’était pas la bonne voie, il prenait le contre-pied et assumait pleinement ses choix.
Il est toujours allé au bout de ses décisions, en acceptant les conséquences que ses postures les plus radicales pouvaient engendrer. C’était un homme qui avait forgé son caractère sur cette certitude : « Le journalisme, c’est la carte de presse et beaucoup d’autres choses. » Ces « beaucoup d’autres choses » incarnaient pour lui la noblesse même de notre profession : savoir être heureux en limitant ses désirs matériels, et refuser systématiquement de succomber aux passions ou aux tentations.
Il a décliné toutes les propositions de postes qui lui ont été faites sous les quatre Républiques précédentes. On lui a proposé d’être Premier ministre, ministre, député ou ambassadeur… Il a toujours dit non. Il n’a accepté qu’une seule et unique fonction : siéger au Conseil National de la Transition (CNT), et cela pour une raison bien précise.
Il refusait que les nouveaux textes de loi régissant les médias soient rédigés à son insu, car il soupçonnait la présence de lobbies et d’extrémistes au sein du CNT. Sans sa participation, cette dépénalisation dont nous bénéficions aujourd’hui n’aurait probablement jamais vu le jour. Sa présence y a été déterminante. Il me confiait régulièrement qu’il avait dû lutter contre vents et marées à cette époque pour que la loi sur la liberté de la presse soit adoptée sans peine de prison. C’est précisément pour ce combat historique qu’il restera à jamais le père de la dépénalisation des délits de presse en Guinée.
C’était un homme entier. Certes, nul n’est irremplaçable, mais il existe des êtres uniques. Il n’y aura pas d’autre Souleymane Diallo. On trouvera sans doute des personnes plus compétentes dans certains domaines spécifiques, mais sur le plan humain, je ne pense pas qu’il ait un égal.
Vous l’avez longuement côtoyé dans le travail quotidien. Quels souvenirs de sa méthode vous ont le plus marqué ?
Abou Bakr : C’était un professionnel qui accordait une priorité absolue aux faits et au recoupement rigoureux de l’information. Pour lui, le journalisme se résumait à cela.
Il nous enjoignait également de toujours prendre fait et cause pour les personnes mises en cause ou accusées. Il répétait souvent : « Lorsque quelqu’un est attaqué et qu’il n’est pas là pour se défendre, notre obligation morale est de prendre fait et cause pour lui. »
De plus, il nous mettait constamment en garde contre la course au scoop. Le scoop n’était pas son modèle éditorial. Il estimait qu’un journalisme uniquement guidé par l’exclusivité finissait toujours par commettre des erreurs impardonnables. Sa règle d’or était de prendre le temps de vérifier, de recouper, et de recouper encore.
La rigueur dans la collecte, la conception et le traitement de l’information constituait un principe sur lequel il ne transigeait jamais. C’est le précieux héritage qu’il nous lègue.
Quel conseil donneriez-vous pour que son héritage soit perpétué ?
Abou Bakr : Il est essentiel que la nouvelle génération apprenne à s’en inspirer. Il ne s’agit pas de l’imiter à l’identique, mais d’en faire un modèle de référence.
Aujourd’hui, à travers les hommages qui lui sont rendus, vous remarquerez que personne n’évoque ses voitures, ses villas ou ses biens matériels. Les discours convergent tous vers son intégrité, sa dignité, son refus de toute compromission et sa capacité à être resté un roc face aux tentations.
Si j’ai un conseil à adresser aux journalistes, c’est de garder à l’esprit que nous finirons tous un jour dans un cercueil. Et ce jour-là, les hommes ne retiendront et ne parleront que de nos actes.
Quelles dispositions faut-il prendre pour que le journal Le Lynx survive à la disparition de son fondateur ?
Abou Bakr : Selon moi, cela nécessite des actions concertées. Nous devons impérativement nous asseoir autour d’une table. Pour le moment, nous devons traverser l’épreuve du deuil : nous nous rendons à Labé pour l’inhumation, puis nous observerons une période d’un mois.
Une fois l’émotion retombée et les esprits apaisés, il faudra aborder l’avenir du Lynx non pas comme un simple journal, mais comme une institution et un patrimoine national.
Intégrer la rédaction du Lynx, c’est recevoir en partage la mémoire de Souleymane Diallo. S’il a toujours refusé d’ouvrir le capital du journal à des investisseurs étrangers, c’est parce qu’il vénérait l’indépendance éditoriale, une valeur qu’il a défendue jusqu’à son dernier souffle.
Ceux qui ambitionnent de reprendre le flambeau doivent comprendre une chose : il vaudrait mieux laisser ce journal mourir de sa belle mort plutôt que de le voir dévier de sa trajectoire historique. Nous ne tolérerons aucune dérive.
Le Lynx doit être traité comme un patrimoine appartenant à toute la Guinée. Les acteurs du secteur doivent se réunir pour réfléchir à la meilleure stratégie de relance afin d’honorer la mémoire du doyen. Surtout, ceux qui choisiront de s’engager dans cette mission devront accepter la ligne éditoriale sans condition. Souleymane Diallo tenait à cette indépendance comme à la prunelle de ses yeux, et cela est resté non négociable jusqu’à son dernier soupir.
Propos recueillis par Guinee3.net et Leverificateur.net


