Abdoulaye Wade à 100 ans : itinéraire d’un « Vieux Lion » de la politique sénégalaise
28 mai 2026Figure majeure de l’histoire politique africaine contemporaine, Abdoulaye Wade célèbre ce 29 mai 2026 son centième anniversaire. Avocat brillant, opposant historique, stratège redoutable puis président du Sénégal de 2000 à 2012, « Gorgui » aura marqué plusieurs générations par son sens du combat politique, ses retournements spectaculaires et son incroyable longévité.
De Saint-Louis à Dakar, des bancs de la Sorbonne au palais présidentiel, l’ancien chef de l’État sénégalais a traversé un siècle d’histoire en défiant constamment les pronostics. Retour sur les grandes étapes d’un parcours hors normes.
Une naissance entourée de mystère
Officiellement, Abdoulaye Wade est né le 29 mai 1926 à Saint-Louis, ancienne capitale de l’Afrique occidentale française. Son père, commerçant prospère originaire de Kébémer et ancien tirailleur sénégalais, lui transmet très tôt le goût de l’ambition et du dépassement.
Mais autour de son âge réel, le mystère a toujours persisté. L’ancien président lui-même a raconté avoir, dans son enfance, aperçu Cheikh Ahmadou Bamba à Saint-Louis et couru derrière son cheval. Or, le fondateur du mouridisme est décédé en 1927, ce qui alimente depuis longtemps les spéculations sur la véritable année de naissance de Wade.
Interrogé en 2014 sur son âge exact, il répondait avec humour et philosophie :
« J’ai 87 ans… mais admettons que j’en aie 90, et après ? »
Une manière fidèle à son personnage : insaisissable, provocateur et sûr de sa force.
Des études brillantes entre Dakar et Paris
Après un parcours scolaire remarquable à Saint-Louis puis à l’école William Ponty, Abdoulaye Wade obtient une bourse pour poursuivre ses études en France.
À Paris, il fréquente le prestigieux lycée Condorcet avant d’accumuler les diplômes en mathématiques, droit, sciences économiques et lettres dans plusieurs universités françaises, notamment à la Sorbonne, Besançon, Dijon et Grenoble.
Durant cette période, il rencontre Viviane Vert, qui deviendra son épouse et la mère de ses enfants Karim et Sindiély Wade.
Très vite, le jeune juriste s’engage aussi politiquement. Il rejoint la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), véritable pépinière des futurs dirigeants africains, aux côtés de figures comme Alpha Condé, Laurent Gbagbo ou Ibrahim Boubacar Keïta.
Militant anticolonialiste, il soutient également les indépendantistes algériens du FLN, tout en bâtissant une solide réputation d’avocat au Sénégal à la veille des indépendances africaines.
Le procès Mamadou Dia : un tournant personnel
En décembre 1962, le Sénégal connaît sa première grande crise politique après l’indépendance. Le président Léopold Sédar Senghor accuse son Premier ministre Mamadou Dia de tentative de coup d’État.
Abdoulaye Wade fait partie de l’équipe chargée de défendre Mamadou Dia devant la Haute Cour de justice.
Malgré les efforts de ses avocats, Mamadou Dia est condamné en mai 1963 à la prison à perpétuité. Cette défaite judiciaire marquera profondément Wade, qui estimera plus tard que cette condamnation était « injuste » et excessivement sévère.
Cet épisode contribue à façonner son image d’opposant déterminé face au pouvoir socialiste.
1974 : naissance du Parti démocratique sénégalais
Au début des années 1970, le Sénégal vit sous le règne sans partage de Léopold Sédar Senghor et du parti unique.
Avec plusieurs intellectuels sénégalais, Abdoulaye Wade lance alors le « Manifeste des 200 », un texte plaidant pour davantage d’ouverture politique.
Le véritable tournant intervient en juin 1974, lors d’un sommet de l’Organisation de l’unité africaine à Mogadiscio, en Somalie. Grâce à plusieurs manœuvres politiques habiles, Wade réussit à obtenir de Senghor l’autorisation de créer un parti politique.
Ainsi naît le Parti démocratique sénégalais (PDS).
Le président Senghor, conscient de l’habileté de son adversaire, le surnomme alors « Ndiombor », le « lièvre rusé » en wolof.
Très vite, le PDS devient le principal véhicule de contestation face au pouvoir socialiste et attire une jeunesse avide de changement.
L’opposant infatigable face à Abdou Diouf
Après le départ de Senghor en 1981, Abdou Diouf prend les commandes du Sénégal. Abdoulaye Wade multiplie alors les candidatures présidentielles contre le régime socialiste.
Il échoue en 1983, 1988 puis 1993.
Ces défaites successives, combinées à des arrestations et des séjours en prison, fragilisent politiquement le leader du PDS. En 1994, après de violentes tensions politiques, Wade est de nouveau emprisonné.
Beaucoup pensent alors que sa carrière politique est terminée.
Ses adversaires l’accusent même d’opportunisme lorsqu’il accepte en 1995 d’entrer dans un gouvernement dirigé par Abdou Diouf.
Mais Abdoulaye Wade prépare déjà son retour.
1999 : le retour du « Sopi »
À la fin des années 1990, le régime socialiste s’essouffle après près de quarante ans de pouvoir.
Installé temporairement en France, Wade envisage un moment de se retirer définitivement de la vie politique. Mais ses proches, notamment Idrissa Seck, le convainquent de revenir.
Le 27 octobre 1999, son retour à Dakar déclenche une mobilisation populaire exceptionnelle. Des centaines de milliers de partisans l’accueillent dans les rues de la capitale sénégalaise.
Le slogan du « Sopi » — le changement — devient alors le cri de ralliement d’une population lassée du Parti socialiste.
Autour de lui se constitue une large coalition regroupant des figures de gauche, des opposants historiques et des militants de la société civile.
Mars 2000 : l’alternance historique
L’élection présidentielle de 2000 marque un tournant majeur dans l’histoire politique africaine.
Pour la première fois au Sénégal et en Afrique francophone, un président en exercice perd démocratiquement le pouvoir par les urnes.
Au premier tour, Abdou Diouf arrive en tête mais sans majorité absolue. Au second tour, Abdoulaye Wade bénéficie du soutien de plusieurs opposants et réussit à fédérer une large partie de l’électorat.
Le 19 mars 2000, la victoire du candidat du PDS devient évidente.
Le lendemain matin, Abdou Diouf appelle personnellement son adversaire pour le féliciter.
Avec plus de 58 % des voix, Abdoulaye Wade devient président de la République du Sénégal.
Cette alternance pacifique entre dans l’histoire comme un symbole démocratique majeur sur le continent africain.
Douze années de pouvoir entre modernisation et controverses
À la tête du Sénégal, Abdoulaye Wade engage plusieurs grands projets d’infrastructures : autoroutes, nouvel aéroport international, modernisation de Dakar et grands travaux urbains.
Son style énergique et sa proximité avec la population lui valent longtemps une forte popularité.
Mais progressivement, les critiques se multiplient.
Ses adversaires dénoncent un exercice du pouvoir jugé de plus en plus personnel. La construction du Monument de la Renaissance africaine cristallise les accusations de mégalomanie.
Surtout, le rôle grandissant de son fils Karim Wade nourrit les soupçons de succession dynastique.
En 2012, malgré les protestations d’une partie de la société civile, Abdoulaye Wade se présente pour un nouveau mandat présidentiel.
Face à lui se dresse Macky Sall, ancien Premier ministre devenu principal opposant.
2012 : la défaite et le respect des urnes
Au second tour de la présidentielle de mars 2012, Macky Sall l’emporte largement.
Dans un geste salué à travers le continent, Abdoulaye Wade reconnaît rapidement sa défaite et félicite son adversaire.
Ce départ pacifique du pouvoir renforce l’image démocratique du Sénégal.
Même ses opposants reconnaissent alors qu’il n’a jamais tenté de conserver le pouvoir par la force.
Karim Wade et la dernière bataille
Après son départ du pouvoir, Abdoulaye Wade se consacre essentiellement à la défense de son fils Karim Wade.
L’ancien ministre est arrêté en 2013 puis condamné pour enrichissement illicite en 2015.
Cette période révèle un Wade profondément affecté, parfois excessif dans ses déclarations contre Macky Sall.
Mais fidèle à sa réputation de stratège, il multiplie également les médiations politiques et diplomatiques.
En juin 2016, Karim Wade est finalement gracié avant de quitter le Sénégal pour le Qatar.
Pour Abdoulaye Wade, cette libération représente une victoire personnelle majeure.
À 100 ans, une figure toujours incontournable
Un siècle après sa naissance officielle, Abdoulaye Wade demeure une personnalité incontournable de l’histoire politique africaine.
Tour à tour avocat, opposant, prisonnier politique, président réformateur, stratège controversé et père protecteur, il aura traversé toutes les épreuves.
Son héritage reste complexe et débattu. Certains retiennent l’artisan de l’alternance démocratique de 2000. D’autres soulignent ses dérives et son projet de succession familiale.
Mais une chose demeure incontestable : Abdoulaye Wade aura profondément marqué le Sénégal et l’Afrique de l’Ouest.
À 100 ans, le « Vieux Lion » continue d’incarner une mémoire vivante de la politique sénégalaise.
Abdourahamane Diallo


