Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à Al-Qaïda, impose depuis septembre un blocus sur les importations de carburant, paralysant l’économie du pays. Dans un même temps, quatorze civils maliens ont été tués par des jihadistes ces derniers jours.
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La situation malienne inquiète. Vendredi 7 novembre, la France a recommandé à ses ressortissants de quitter temporairement le Mali « dès que possible », selon une note aux voyageurs émise par le ministère des Affaires étrangères. « Depuis plusieurs semaines, le contexte sécuritaire se dégrade au Mali, y compris à Bamako », la capitale du pays, selon cette note. Paris, également ancienne puissance coloniale, a déclaré suivre « avec une véritable préoccupation » la dégradation de la situation. Attaques contre des convois de carburant, perte de contrôle territorial… Franceinfo fait le point sur la situation.
D’autres pays ont rappelé leurs ressortissants
La France n’est pas la première à prendre la décision de rappeler ses ressortissants. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont annoncé fin octobre le retrait de leur personnel non essentiel présent au Mali. Le département d’Etat américain a « ordonné aux employés non essentiels et à leurs familles de quitter le Mali en raison des risques sécuritaires », peut-on lire sur le site de conseil aux voyageurs américains.
L’ambassade des Etats-Unis avait déjà, quelques jours plus tôt, exhorté les Américains à « quitter immédiatement » le Mali par des vols commerciaux. D’autres pays, comme l’Italie, l’Allemagne, le Canada ou encore l’Espagne ont, eux aussi, invité leurs ressortissants à quitter le pays.
Des jihadistes imposent un blocus sur le carburant
L’inquiétude exprimée par de nombreux pays est liée à une crise en cours depuis plusieurs semaines. Les jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à Al-Qaïda, imposent en effet, depuis septembre, un blocus à plusieurs localités et à Bamako, la capitale, sur les importations de carburant, paralysant l’économie du pays.
Selon Seidik Abba, président du Centre international de réflexions et d’études sur le Sahel (Cires), cité par la BBC(Nouvelle fenêtre), le Jnim est particulièrement présent sur les axes routiers venant de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, par où transite la majorité des biens qu’importe le Mali. Même sous escorte, les convois de carburant sont fréquemment pris pour cibles.
Selon le groupe jihadiste dirigé par Iyad Ag Ghaly, le blocus est une mesure de représailles à l’interdiction par les autorités maliennes de vendre du carburant hors stations-service en milieu rural, où il est généralement transporté et vendu dans des jerricans. La mesure avait pour but d’assécher les moyens d’approvisionnement des jihadistes, affirment les autorités.
Une junte militaire dépassée, plusieurs morts recensés
Malgré les escortes de l’armée, plusieurs camions ont été incendiés, et des chauffeurs et militaires tués ou enlevés dans des embuscades jihadistes. Quatorze civils maliens ont été tués par des jihadistes ces derniers jours dans la localité de Léré, dans le centre du pays, d’après un décompte de plusieurs sources auprès de l’AFP.
Le Mali fait face à une crise sécuritaire depuis 2012, nourrie notamment par les violences du Jnim, mais aussi de l’organisation Etat islamique (EI), ainsi que de groupes criminels communautaires. La junte, au pouvoir depuis deux coups d’Etat, en 2020 puis 2021, peine à endiguer les attaques jihadistes sur le terrain.
Les militaires ont rompu avec leurs anciens alliés occidentaux, dont la France. Après neuf ans de présence au Mali, les derniers soldats français de la force antijihadiste Barkhane ont ainsi quitté le pays en 2022. A la place, le régime a fait appel à des paramilitaires russes pour lutter contre les jihadistes. Mais aujourd’hui, « l’Etat malien ne contrôle plus rien » sur son territoire et « concentre ses forces autour de Bamako pour sécuriser le régime », affirme Bakary Sambe, du groupe d’études Timbuktu Institute, basé à Dakar, au Sénégal. Selon lui, « l’adhésion de départ [de la population] commence à s’éroder face à l’impossibilité du régime militaire de tenir sa promesse de sécurité ».
Des écoles fermées, des pénuries d’électricité aggravées
Les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir dans tout le pays. La stratégie d’étranglement sur le carburant a déjà poussé l’Etat à fermer les écoles, empêche les récoltes agricoles dans plusieurs régions. L’énergie du Mali étant essentiellement thermique, cette pénurie exacerbe également les coupures d’électricité dans le pays.
Lors d’un déplacement lundi à 150 kilomètres au sud de Bamako, le chef de la junte malienne, le président Assimi Goïta, a appelé ses compatriotes à faire des « efforts », notamment en réduisant les « déplacements inutiles », et promis de « tout faire pour acheminer le carburant ».
Le chef de la junte a par ailleurs limogé et remplacé la semaine dernière le chef d’Etat-major des armées, le directeur de la sécurité militaire et le chef d’Etat-major de l’armée de terre, pour insuffisance de résultats sur le terrain.
La crainte de « conséquences catastrophiques » dans la région
Groupe jihadiste le plus influent et « menace la plus importante dans le Sahel », selon l’ONU, le Jnim demande l’application de la charia et agit, militairement et politiquement, pour délégitimer les Etats sahéliens afin de se positionner comme une alternative plus crédible. Il gouverne indirectement des villages, grâce à des accords locaux adaptés en fonction des zones, et fait de la propagande sur la défense des populations locales. Le Jnim a étendu ces derniers mois son influence sur une large partie du territoire, qu’aucune étude solide n’a à ce stade quantifiée précisément, et se finance grâce à la collecte de taxes et par les rançons d’enlèvements.
En menant ce blocus, l’objectif stratégique semble être celui de faire tomber le régime. D’après Hervé Wendyam Lankouande, membre de l’Institut de recherche sur la paix, la sécurité et le développement en Afrique, qui s’exprime auprès de la BBC(Nouvelle fenêtre), ce blocus sur les carburants revient en effet à « s’attaquer aux poches des Maliens, à leur pouvoir d’achat, parce qu’une fois qu’on a le problème du carburant, tout flambe. C’est le pouvoir d’achat qui est attaqué d’une manière indirecte. Et par là aussi, la survie du régime. » « Je ne pense pas que le Jnim ait la capacité ou l’intention de prendre Bamako, mais la menace qu’ils font planer sur la ville est sans précédent », explique pour sa part Charlie Werb, analyste du cabinet de conseil Aldebaran Threat Consultants (ATC).
Une déstabilisation du Mali ne serait pas sans répercussions sur la zone. Selon Alioune Tine, ancien expert indépendant des Nations unies sur le Mali, un « effondrement de l’Etat » pourrait avoir « des conséquences catastrophiques » dans toute la sous-région. Le Burkina Faso et le Niger, pays sahéliens également dirigés par des juntes souverainistes, se retrouveraient en première ligne



