Tibou Kamara raconte comment Alpha Condé a récupéré Bah Oury
31 décembre 2025A Paris, lorsque le Président m’a invité à le rencontrer pendant que j’étais encore en exil, nous avons eu des points de vue divergents à propos de sa vision de l’UFDG et du rapport de forces entre Bah Oury et Cellou Dalein, respectivement vice-président et président du parti. C’était notre première rencontre depuis cinq ans qu’il avait été élu Président de la République, à cause d’une longue brouille entre lui et moi.
Bah Oury, aussi forcé de quitter la Guinée après l’attaque contre le domicile privé du professeur Alpha Condé dans laquelle son nom avait été cité, était attendu au même moment que moi par le Président. J’étais arrivé le premier. Son arrivée m’a été annoncée par notre hôte commun. Celui-ci semblait très content de le recevoir. La raison, c’est qu’il voyait en lui un interlocuteur plus raisonnable que Cellou et capable de reprendre l’UFDG pour en faire autre chose que la machine de guerre contre le pouvoir. << Bah Oury est craint par Cellou. C’est à lui, le parti. Il est majoritaire en son sein. Il a toute la base avec lui. Dans le bureau politique, Cellou n’a pas plus de cinq personnes acquises à lui, de son bord. Le retour en Guinée de Bah Oury sera fatal à Cellou, dont le leadership est décrié, la gestion du parti contestée », avait essayé de me convaincre d’emblée un professeur Alpha Condé, dans un de ses meilleurs jours.
Le Président avait souhaité connaître mon sentiment: « Je ne crois pas Bah Oury capable d’inquiéter Cellou et de pouvoir lui prendre l’UFDG. Je connais un peu le parti de l’intérieur, j’ai suivi son évolution, l’ascension de Cellou. C’est à lui que l’UFDG doit ce qu’elle est devenue comme force. Certes, Bah Oury a un discours et une posture plus proches, aujourd’hui, de la volonté de la base qui veut en découdre avec le pouvoir, mais il n’est pas dit qu’il peut être suivi ou qu’il dispose des moyens de dégager Cellou. Et puis, son atout par rapport à Cellou, c’est d’être plus radical que lui avec toi, maintenant, s’il se rapproche de toi, Cellou reprend l’avantage complètement et devient le seul recours. Bah Oury perd tout », ai-je répondu.
<< Il y a cinq ans que tu n’es pas en Guinée, il y a trop longtemps que tu as quitté le pays. Retourne-y, on en reparlera », a répliqué le Président.
<< Il y a cinq ans que tu n’es pas en Guinée, il y a trop longtemps que tu as quitté le pays. Retourne-y, on en reparlera », a répliqué le Président.
<<< Peut-être que j’ai été absent de la Guinée dernièrement, mais je ne suis pas coupé du pays et de ses réalités », me suis-je défendu. D’accord, mais quand tu y reviendras, tu me donneras encore ton avis », a coupé le Président.
Il n’avait pas fallu longtemps pour voir Bah Oury faire son entrée. Il avait été introduit selon le protocole d’usage. Il était accompagné, pour
l’occasion, d’une personne manifestement proche de lui. Il avait pris place dans le salon de la suite du Président à l’hôtel Raphael de Paris où je l’avais précédé. A trois, nous avions entamé l’entretien. Le Président s’était assuré qu’on n’était pas étrangers l’un à l’autre. Comme à son habitude, le professeur Alpha Condé avait planté le décor sans sourciller: <<< Tibou n’est pas convaincu que tu puisses prendre le dessus sur Cellou. Bah Oury était mal à l’aise d’entendre cela.
– Cellou n’a pas plus de cinq personnes qui le soutiennent dans le bureau exécutif. Il est minoritaire. J’échange avec nos responsables. J’ai la situation en main, avait-il réagi. Avant d’ajouter: Tibou est un partisan de Cellou. Il ne peut que le soutenir. >>>
J’avais demandé au Président la permission de me retirer pour revenir plus tard lorsque Bah Oury serait parti, afin de les laisser s’entretenir en privé. Je partis. À mon retour, le Président m’avait confié que Bah Oury s’était plaint à lui d’une tribune que j’avais écrite pour défendre Cellou Dalein contre lui dans le bras de fer qui les oppose. J’avais répondu qu’il avait raison. Ce que j’avais écrit n’était pas différent de ce que j’avais déclaré plus tôt, à savoir que Bah Oury se trompait à propos de sa légitimité et de son influence dans le parti, qu’il n’avait aucun moyen de prendre le dessus sur Cellou.
Le Président n’était plus aussi certain qu’au début que Bah Oury était à même de défaire Cellou. Surtout que je lui avais demandé de se rappeler de son propre passé. D’éminents responsables de son parti avaient signé une pétition contre lui et s’étaient engagés dans la dissidence avec le dessein de faire voler en éclats le RPG. Compte tenu de leur nombre
et de leur influence, l’opinion avait parié sur une crise profonde et la fin de son mythe politique. Mais à la fin, il n’en avait rien été. Il est sorti renforcé de ce qui s’apparentait à une tempête dans un verre d’eau, personnellement, et son parti inspire depuis respect, crainte et admiration. Cette page d’histoire l’avait fait douter davantage, mais il voulait toujours continuer à croire à son pari avec Bah Oury. C’était son droit. Moi, j’avais fait mon devoir.
Tous ceux à qui, nombreux, il avait fait part de notre entretien l’avaient conforté dans son analyse et sa position et m’en avaient voulu de ramer à contre-courant. D’aucuns m’avaient reproché ma prise de position et déconseillé, à peine rabiboché avec le Président, de le contrarier dans son jugement et ses convictions personnelles. J’étais resté impassible et ne voyais aucun intérêt à suivre de mauvais instincts, à m’associer à des courants démagogiques. J’avais maintenu ma position, quoi qu’il en coûte, en insistant que c’était mon point de vue dont je crois être libre. Seul Ibrahima Kassory Fofana était de mon côté. Lui aussi avait le même jugement que moi et l’avait fait savoir au Président, qui, sans coup férir, lui avait lancé à la figure: << C’est l’influence de Tibou.>>>
Bah Oury était rentré au bercail, comme il l’avait prévu et comme le Président l’avait souhaité. Un retour mouvementé. Son parti avait tenu à lui réserver un accueil digne, pour exprimer son vœu de le voir réintégrer ses rangs après une longue absence forcée, et surtout au moment où un clash avec Cellou Dalein semblait se profiler. Les responsables et militants de l’UFDG, conduits par leur leader, se sont mobilisés massivement au siège du parti afin de célébrer le retour à la maison de l’enfant prodigue, à la faveur de joyeuses retrouvailles. Bah Oury, lui, n’avait pas le cœur à la fête. Il entendait, sans perdre de temps ni observer de réserve de circonstance, se démarquer et assumer le conflit avec Cellou Dalein. Tout le monde l’avait vu et remarqué pendant la cérémonie, et en était resté estomaqué. Ni faux-semblants, ni faux-fuyants.
Finalement, il fut suspendu de l’UFDG, ce qui ne fit qu’envenimer des relations déjà fortement tendues. Lorsqu’il tenta de forcer l’accès au siège du parti pour assister à une réunion à laquelle il n’était pas convié, la situation tourna au drame. Dans l’affrontement qui s’ensuivit entre ses partisans, lui-même et les vigiles, un journaliste, Mohamed Koula du site d’information Guinée 7, a perdu la vie, tué par une balle mystérieuse dans des circonstances qui restent troubles.
Jusqu’à ce jour, ce crime reste impuni, car le coupable court toujours, aucune enquête n’ayant permis de révéler son identité, encore moins de situer toutes les responsabilités dans cette tragédie absurde. 91
Bah Oury, très combatif, littéralement déchaîné, avait tenté le tout pour le tout pour s’imposer à la tête de l’UFDG, notamment à l’issue du feuilleton politico-judiciaire qu’il avait déclenché. Le coup de force judiciaire ne lui avait pas donné entière satisfaction, bien qu’étant en odeur de sainteté auprès du pouvoir dont c’était aussi l’intérêt de voir l’UFDG changer de leader et Cellou Dalein défait. Le Président s’était rendu compte qu’il avait sous-estimé ce dernier et sa mainmise sur son parti, du sommet à la base. Malgré tout, il avait préféré analyser l’échec comme étant la conséquence de l’empressement de Bah Oury à récupérer l’UFDG. Le Président avait aussi pointé ses multiples maladresses. Pour trouver des circonstances atténuantes à son nouvel allié, en perte de vitesse politique, il avait souligné, par ailleurs, qu’il était un « homme intelligent et politiquement doué », qu’il était aussi plus légitime que beaucoup d’acteurs politiques guinéens.
Le professeur Alpha Condé avait << confié >> Bah Oury au défunt Amadou Kénéma Diallo, qui dirigeait ses services de renseignements. Ce compagnon de tous les instants, à lui, investi de toute son amitié et de sa confiance absolue, était son homme de mission par excellence, son bras séculier. Le Président voulait que chacun fût << sous couvert » d’un autre dans le but de relayer ses messages et recueillir aussi les requêtes qui pourraient lui être adressées. Chacun devait lui servir de pont avec l’autre, il avait des intermédiaires pour tous. Cela lui permettait d’éviter d’affronter directement chaque personne ou d’avoir à s’expliquer lui-même avec qui que ce soit en cas de conflits ou d’incompréhensions avérés. Cependant, il restait ouvert à échanger des civilités, à entretenir la courtoisie et l’attention dans toutes ses relations.
Kénéma lui avait remonté la disponibilité de Bah Oury à faire partie de son gouvernement. Le dauphin putatif de Cellou Dalein était intéressé à occuper le poste de ministre de la Décentralisation, parce qu’il disait s’y connaître, et était motivé à servir les communautés à la base. Le professeur Alpha Condé, pour sa part, avait estimé que le moment était mal choisi, qu’il avait encore besoin de Bah Oury sur le terrain politique où il lui serait plus utile. En le nommant ministre, il lui créerait une difficulté dans la mesure où il ne serait plus audible dans le débat public, étant perçu comme un opposant converti en partisan du régime, donc corrompu. Le Président avait chargé Kénéma de lui transmettre ce message et de continuer à veiller sur lui.
Moi-même, lorsque Bah Oury m’avait fait part de son désir de devenir ministre, j’en avais parlé au Président. Il n’était pas disposé à le faire. Il était revenu sur ses arguments de ménager leur alliance naissante en le protégeant d’éventuelles attaques contre sa nomination au gouvernement. Ses adversaires n’attendraient que cela pour l’opposer à l’opinion et le disqualifier sur l’arène politique.
Lorsque le professeur Alpha Condé a entendu Bah Oury dire dans l’émission Les Grandes Gueules de la radio Espace qu’il avait décliné son offre de le nommer ministre, les bras lui en sont tombés. Au contraire, c’était lui qui avait estimé qu’il serait plus utile sur le terrain politique qu’en siégeant dans son gouvernement. Nous aurions pu le démentir, mais comme souvent dans le pays, on préfère << l’abstention >> ou laisser courir les choses, empêchant ainsi la manifestation de la vérité, et permettant surtout au mensonge de s’imposer. Chacun raconte ce qu’il veut, certain de ne pas être contredit, de bénéficier de la clémence de ceux-là capables d’édifier l’opinion à propos de la réalité des faits et de la véracité du récit. Voilà comment toute l’histoire d’un pays devient difficile à reconstituer, car piégée d’avance, souffrant depuis toujours de manipulations, dénaturée par des versions tronquées, édulcorée à dessein pour des fins douteuses. Après réflexion, on n’avait pas jugé nécessaire de rétablir la vérité au risque de l’éclabousser et de paraître aussi trahir un secret. Préserver la dignité de l’allié a pris le pas sur la tentation de le démentir et de l’exposer à la risée publique.
Lorsqu’il a été nommé Premier ministre du gouvernement de transition installé à la suite du coup d’État du 5 septembre 2021, alors qu’il avait affirmé publiquement qu’il ne voulait pas de fonctions pendant cette période afin de privilégier sa participation aux élections, d’autant qu’il y avait incompatibilité avant le revirement de situation, chacun a vu plus tard qu’il n’était pas capable de refuser une responsabilité gouvernementale comme il le prétendait. La déception est venue d’une duplicité révélée que peu de personnes ont soupçonnée, car Bah Oury avait réussi à cultiver l’image flatteuse d’un homme animé par un noble idéal et porté par de fortes convictions, réfractaire à la moindre compromission. Comme chaque fois chez les politiques, l’apparence n’a pas survécu à la réalité, le mythe s’est effondré avec le temps. Entré dans la politique par la grande porte, sorti de l’histoire par la petite, telle est l’image que Bah Oury, qui s’est rêvé grand et exemplaire, lègue à la postérité.
Dommage.
Par la suite, le Président, qui considérait Bah Oury, au début de leur relation, comme un bon partenaire, se plaignait souvent de lui. Il disait de lui qu’il ne savait pas ce qu’il voulait. Il n’arrivait pas à le cerner dans ses prises de position qu’il jugeait incohérentes et sans cesse variables. Peu à peu, leurs rapports se sont dégradés et distendus. Le professeur Alpha Condé ne voulait plus entendre parler de lui et le snobait. Mais, un peu avant d’être renversé, le Président avait recommencé à parler de Bah Oury, en laissant entrevoir la possibilité de renouer avec lui, d’aller vers une nouvelle alliance, avec quelques réticences quand même. Je l’avais encouragé à ouvrir sa porte à tout le monde en ne tenant compte que de ce que chacun pourrait lui apporter plutôt que d’expériences passées ou de griefs établis ou non. Il semblait avoir besoin d’être rassuré que l’ouverture, même avec des adversaires irréductibles ou des personnalités qui l’ont déçu, était la bonne démarche pour lui.
Ainsi avait-il théorisé à propos de cette nouvelle démarche de résilience, de même qu’il avait amorcé la campagne de sensibilisation de son camp et de son opinion publique concernant les alliances et la trêve à venir après les inimitiés politiques et les contentieux électoraux : <<< L’ennemi d’hier peut être l’ami d’aujourd’hui, l’ami d’aujourd’hui peut être l’ennemi de demain ».
Le Président m’avait promis de s’occuper du cas de l’opérateur économique brimé et de faire le nécessaire pour qu’il recouvre tous ses droits. Je l’en avais remercié vivement. L’occasion était opportune pour lui parler d’autres récriminations et frustrations dans le pays. Je lui avais expliqué que plusieurs opérateurs économiques comme celui dont je lui avais soumis le problème se sentaient lésés et marginalisés. J’ai repris à mon compte les plaintes que je lui avais relayées plus d’une fois, parfois
Extrait du Livre de Tibou Kamara » Coup d’État contre Alpha Condé »



