Tunisie : des centaines de migrants arrêtés à Sfax et envoyés dans le désert, à la frontière libyenne

Tunisie : des centaines de migrants arrêtés à Sfax et envoyés dans le désert, à la frontière libyenne

6 juillet 2023 Non Par LA RÉDACTION
Des centaines de migrants ont été epxulsés dans le désert, vers la ville de Ben Gardane, à la frontière avec la Libye. Crédit : InfoMigrants
Des centaines de migrants ont été epxulsés dans le désert, vers la ville de Ben Gardane, à la frontière avec la Libye. Crédit : InfoMigrants

La situation est extrêmement tendue dans la ville de Sfax depuis la mort d’un Tunisien lundi, après des heurts avec des migrants subsahariens. Des exilés ont vu leurs maisons saccagées par des jeunes Tunisiens. Plusieurs migrants ont été arrêtés dans la foulée par les forces de l’ordre. Des centaines d’entre eux, dont des femmes et des enfants, ont été envoyés à la frontière libyenne, dans une zone désertique, sans eau ni nourriture.

« Je n’ose plus sortir. La situation, ici, est très inquiétante ». Daouda*, un migrant ivoirien de 22 ans, a du mal à se remettre de ses émotions. Sfax, la ville dans laquelle il habite depuis un an, dans le centre-est de la Tunisie, a été une nouvelle fois le théâtre de violents affrontements.

La nuit de mardi 4 à mercredi 5 juillet a été particulièrement tendue dans le quartier de Sakiet Eddaïer. Depuis dimanche soir, la zone est secouée par des violences entre habitants tunisiens et migrants subsahariens. Lundi soir, la tension est montée d’un cran avec la mort d’un Tunisien, poignardé au cours de heurts avec des exilés.

 

Une vidéo montrant le corps de la victime gisant à terre a suscité un torrent de réactions souvent aux relents racistes. « Nous allons venger sa mort », a lancé un groupe de jeunes lors des funérailles du défunt mardi selon des images diffusées par le collectif Sayeb Trottoir qui milite contre l’immigration clandestine à Sfax.

Expéditions punitives

Mardi soir, des centaines d’habitants se sont rassemblés dans les rues pour réclamer le départ immédiat de tous les migrants en situation irrégulière, a constaté un correspondant de l’AFP sur place. Certains ont bloqué les rues et incendié des pneus. D’autres ont mené des expéditions punitives dans les maisons habitées par des Subsahariens.

Daouda a été témoin de scènes de pillages. « Depuis ma fenêtre, j’ai vu un groupe de jeunes Tunisiens entrer brusquement dans la maison de mes amis. Ils les ont agressés et ont tout saccagé à l’intérieur. Ils ont volé des téléphones, de l’argent, des vêtements, des chaussures… La police est intervenue mais elle a arrêté les migrants », explique le jeune homme, encore choqué.

Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des agents de police chassant des dizaines de migrants de leur domicile sous les acclamations d’habitants de la ville, avant de les faire monter dans des voitures. Sur d’autres images, ont voit des migrants allongés à même le sol, les mains sur la tête, entourés par des habitants munis de bâtons qui attendent l’arrivée de la police.

 

Sur la page Facebook du groupe local Sayeb Trottoir, Lazhar Neji, travaillant dans les urgences d’un hôpital à Sfax, a évoqué « une nuit inhumaine (…) sanglante qui fait trembler ». Il a assuré que l’hôpital a accueilli entre 30 et 40 migrants, dont des femmes et des enfants. « Certains ont été jetés de terrasses, d’autres agressés avec des sabres », a-t-il affirmé.

Les assaillants semblent jouir d’une certaine impunité. Selon Faouizi Masmoudi, porte-parole du Parquet de Sfax, joint par InfoMigrants, 79 Subsahariens ont été placés en garde à vue depuis dimanche pour « séjour irrégulier » en Tunisie. En revanche, aucun Tunisien n’a été interpellé en lien avec les agressions.

Daouda ne comprend pas ce déchainement de violences. D’autant qu’il connait certaines personnes impliquées dans les raids. « J’ai l’habitude de leur donner de l’argent quand ils en ont besoin. Parfois, on se pose au quartier et on cause. En, ce moment, ils profitent du chaos pour nous agresser et dérober nos effets personnels », déplore-t-il.

« Ils ont été envoyés au milieu de nulle part, en pleine nuit »

Depuis lundi soir, des centaines de migrants interpellés par la police ont été entassés dans des bus et envoyés dans le désert, à la frontière entre la Libye et la Tunisie, près de la ville de Ben Gardane, raconte Daouda. Des propos corroborés par les témoignages reçus par l’ONG Human Rights Watch (HRW), et transmis à InfoMigrants. HRW évoque des centaines de migrants concernés mais il est encore difficile d’établir un bilan précis.

Selon Daouda, les exilés expulsés ont compris trop tard ce qu’il leur arrivait. « Quand les policiers les ont arrêtés, ils les ont rassurés en leur disant qu’ils allaient les mettre en sécurité. En réalité, ils ont été envoyés au milieu de nulle part, en pleine nuit », rapporte l’Ivoirien. Parmi eux, on compte plusieurs femmes, dont certaines enceintes, et des enfants, dont des bébés.

Ces expulsions sont jugés « inquiétantes » par l’envoyé spécial du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Méditerranée. « Tout pays peut expulser sous certaines conditions des ressortissants étrangers se trouvant illégalement sur son territoire, mais cette situation ne répond à aucune forme de procédure régulière », déclare Vincent Cochetel sur sa page Twitter.

Dans des photos et vidéos que s’est procuré InfoMigrants, on peut voir des dizaines de personnes perdues, assises par terre, sous le soleil brûlant tunisien, sans accès à de l’eau ou de la nourriture. Quelques-unes ont des traces de coups sur le corps. « On ne sait pas où on est actuellement… on ne sait pas où aller », dit, complètement démuni, un Subsaharien.

Difficile pour les refoulés de faire marche arrière. D’après Daouda, les transports publics refusent de faire monter des Noirs et les taxis demandent des centaines d’euros pour des longs trajets. « Les gens n’ont pas les moyens de payer. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est marcher. Mais il va leur falloir plusieurs jours pour revenir à Sfax ».

De son côté, Daouda s’est installé chez un ami, dans un autre quartier, épargné par les violences. Et le jeune homme ne compte pas rentrer tout de suite chez lui. « Un Tunisien m’a dit l’autre soir que, pour ma sécurité, je devais quitter le quartier ». Pour le jeune homme, la seule solution est de prendre la mer vers l’Italie, distante d’environ 150 km. « De toute façon, avec ce qu’il se passe, même si tu n’avais pas l’idée d’aller en Europe, tu le fais ». 

 

Infomigrants