Guinée-Bissau : un coup d’État aux contours flous qui révèle un malaise profond

Guinée-Bissau : un coup d’État aux contours flous qui révèle un malaise profond

26 novembre 2025 Non Par Doura

 

À peine annoncé le renversement du président Umaro Sissoco Embaló par un groupe d’officiers dirigés par le général de brigade Denis N’Canha, l’ancien chef de l’État a été conduit à l’état-major de Bissau. Dans un calme surprenant au regard de la gravité des événements, Embaló a lui-même confirmé sa situation à la presse. Quelques heures plus tôt, des militaires avaient suspendu le processus électoral en cours, plongeant le pays dans une nouvelle zone d’incertitude.

Une question demeure centrale : pourquoi un putsch au sortir d’un scrutin organisé dans le calme, sans tensions apparentes, et dont le pays attendait les résultats sereinement ?
La rupture soudaine interroge, d’autant qu’aucun motif clair n’a encore été présenté par les putschistes.

Un renversement entouré d’incohérences

Plusieurs éléments intriguent les observateurs. Selon la presse africaine, Umaro Sissoco Embaló aurait pu contacter des dirigeants de la sous-région après sa destitution, ses téléphones ne lui ayant pas été confisqués. Une situation rarissime dans un coup d’État, où la maîtrise totale de la communication du chef de l’État constitue habituellement une priorité absolue.

Cette singularité alimente les interrogations : le pouvoir militaire est-il divisé ? Le putsch a-t-il été improvisé ? Ou résulte-t-il d’accords tacites au sein même de l’appareil d’État ?
Pour l’heure, les motivations du général N’Canha restent enveloppées d’ambiguïté.

Une instabilité chronique qui dure

Ce nouvel épisode s’inscrit dans la longue tradition de turbulences politiques de la Guinée-Bissau, marquée depuis des décennies par des coups d’État, des soulèvements militaires et des rivalités internes entre forces armées et élites civiles. Malgré des scrutins réguliers, le pays peine à consolider des institutions stables.
Le renversement d’Embaló en est un nouveau symptôme : celui d’un État où l’armée continue de jouer un rôle central, héritage non résolu de la lutte pour l’indépendance.

Une vague qui dépasse la Guinée-Bissau

Le putsch intervient dans un contexte régional tendu. En six ans, la Guinée, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Gabon et désormais la Guinée-Bissau ont vu leurs gouvernements renversés.
Si certaines analyses insistent sur des influences extérieures ou des effets domino, ces facteurs ne suffisent pas à expliquer l’ampleur de cette recomposition politique.

L’héritage d’États postcoloniaux fragiles

Pour comprendre cette succession de coups d’État, il faut remonter à l’architecture même des États africains post-indépendance. Dans les années 1960, les réseaux gaullistes pilotés par Jacques Foccart ont façonné des régimes qui, malgré l’indépendance officielle, restaient intimement liés à l’ordre colonial.
Le Gabon, longtemps dirigé par Omar Bongo choisi avec l’appui de Paris, en est un exemple emblématique. L’absence d’alternance réelle et la longévité de certains dirigeants ont nourri frustrations et blocages.

Dans les années 1990, les ouvertures démocratiques imposées après la chute du mur de Berlin ont souvent reconduit les mêmes pouvoirs, habillés cette fois d’institutions pluralistes mais dépourvues de contre-pouvoirs solides. Les administrations fragiles et la corruption endémique ont fini par éroder la légitimité des dirigeants.

Les militaires, recours par défaut

Face à ces failles structurelles, les armées apparaissent de plus en plus comme des acteurs de substitution. Dans plusieurs pays, elles se présentent comme l’ultime rempart face à l’effondrement des gouvernances civiles.
Mais leur intervention traduit moins une solution durable qu’une incapacité des États à redéfinir des règles du jeu claires et consensuelles.

Un continent en quête de nouvelles bases politiques

La situation en Guinée-Bissau illustre, une fois de plus, les tensions profondes qui traversent de nombreux États africains. Les coups d’État se répètent, révélant un double défi : reconstruire des institutions solides et restaurer une légitimité politique mise à mal par des décennies de défaillances.

La Guinée-Bissau devient ainsi un épisode de plus dans une série de transitions incertaines. Un rappel que le continent demeure à la recherche d’un équilibre politique durable — et de gouvernances réellement crédibles.


Mokoula