Décryptage : Donald d’Arabie et Bibi l’oublié

Décryptage : Donald d’Arabie et Bibi l’oublié

20 mai 2025 Non Par LA RÉDACTION

PHOTO SAUL LOEB, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le premier ministre d’Israël, Benyamin Nétanyahou, et le président des États-Unis, Donald Trump, lors d’une rencontre à la Maison-Blanche, le 7 avril dernier

(New York) Malgré les pressions exercées par Israël, Donald Trump n’a pas ajouté ce pays où il est adulé à l’itinéraire de sa tournée au Moyen-Orient la semaine dernière. Pourquoi donc ?

« Il est facile de suranalyser [la question], mais les Israéliens ne lui offrent pas un jumbo jet », a lancé Brian Katulis, chercheur au Middle East Institute, groupe de réflexion de Washington, alors que le président des États-Unis était encore à mi-chemin de son premier voyage à l’étranger depuis son retour à la Maison-Blanche.

La boutade a le mérite de souligner une évidence : Israël ne peut rivaliser avec les monarchies du golfe Persique en matière de richesse et de munificence. Ces choses importent aux yeux de Donald Trump, qui a annoncé des affaires mirobolantes en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Qatar, y compris la vente controversée d’armes et de puces d’intelligence artificielle (IA).

Mais il y a plus : l’itinéraire de Donald Trump s’ajoute à d’autres circonstances où il a contourné le premier ministre d’Israël, Benyamin Nétanyahou, et son pays.

La Maison-Blanche peut certes se défendre d’avoir snobé Bibi, comme on appelle communément le chef actuel du gouvernement israélien, en rappelant que ce dernier a déjà été reçu deux fois dans le bureau Ovale en 2025. La première fois, le 47e président a surpris son invité en proposant d’acquérir la bande de Gaza et de la transformer en Côte d’Azur.

PHOTO FOURNIE PAR REUTERS

Le président des États-Unis, Donald Trump, le prince d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane (au centre), et le président de la Syrie, Ahmed al-Charaa (à droite), lors d’une rencontre à Riyad, en Arabie saoudite, mercredi

Or, si Bibi est sorti la tête haute de cette rencontre, il a quitté la deuxième, le 7 avril dernier, « la queue entre les jambes », pour emprunter les mots de Shalom Lipner, expert du Moyen-Orient à l’Atlantic Council, qui a évoqué une « humiliation publique » sur le site du magazine Foreign Policy.

Des divisions flagrantes étaient alors apparues entre Donald Trump et Benyamin Nétanyahou sur la Syrie et l’Iran, deux pays qu’Israël considère comme des ennemis mortels.

Dans le dos d’Israël

« Ils ont eu un différend assez ouvert au sujet de la Syrie, a rappelé Brian Katulis. Trump disait en substance à Nétanyahou : “Tu dois écouter davantage [le président turc Recep Tayyip] Erdoğan.” Trump est très sympathique à Erdoğan et Nétanyahou ne l’est pas du tout. Et il était clair qu’il y avait des écarts et des tensions. »

Ces écarts et ces tensions semblent exister au sein même de la Maison-Blanche. Deux jours avant le départ de Donald Trump pour le Moyen-Orient, son conseiller en matière de contreterrorisme, Sebastian Gorka, a exprimé sa profonde méfiance à l’égard du président de la Syrie, Ahmed al-Charaa.

« Jolani a gagné, il a conquis Damas », a déclaré le conseiller à une chaîne de télévision saoudienne en utilisant le nom de guerre du président syrien. « Et je suis supposé croire qu’un ancien dirigeant d’Al-Qaïda, fondateur du front al-Nosra, est soudainement un politicien normal ? »

Trois jours plus tard, à l’instigation du président Erdoğan et du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane (MBS), Donald Trump a serré la main d’Ahmed al-Charaa à Riyad, après avoir levé les sanctions américaines contre la Syrie.

Ce n’était que le plus récent exemple des écarts entre les vœux de Benyamin Nétanyahou et les actions de Donald Trump. Ce dernier a également semé l’inquiétude ou la panique en Israël en négociant dans son dos un cessez-le-feu avec les houthis au Yémen et la libération d’Edan Alexander, dernier otage américain encore en vie à Gaza, avec le Hamas.

PHOTO KOBI GIDEON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’otage israélo-américain Edan Alexender (R) qui vient d’être libéré et qui retrouve des membres de sa famille au Centre médical Sourasky de Tel-Aviv, le 12 mai 2025.

À ces ententes qui ont déplu à Israël s’ajoutent les pourparlers entre Washington et Téhéran sur le nucléaire iranien, qui vont à l’encontre de la réponse militaire à ce problème souhaitée par Jérusalem.

« Les Israéliens sont inquiets, mais ils sont également tenus au courant [des pourparlers], a commenté Brian Katulis. En même temps, je pense qu’ils étaient heureux que [Trump] ait menacé de faire la guerre à l’Iran il y a quelques semaines. »

Des éloges pour un tueur

N’empêche : Benyamin Nétanyahou a peut-être ressenti un pincement au cœur la semaine dernière en prenant connaissance des compliments extravagants dont Donald Trump a couvert le prince héritier de l’Arabie saoudite et le président de la Syrie.

« Nous avons de grands partenaires dans le monde, mais nous n’en avons pas de plus forts, et personne n’est plus fort que le monsieur qui est juste devant moi », a déclaré le président américain en parlant de MBS, identifié par la CIA comme le commanditaire de l’assassinat en 2018 du journaliste saoudien et résident américain Jamal Khashoggi, dont le corps a été découpé en morceaux avec une scie électrique. « Je vous aime trop », a-t-il ajouté.

En parlant aux journalistes de l’ex-djihadiste syrien devenu président, Donald Trump a offert cette description : « Jeune, séduisant. Dur à cuire. Un passé fort. Un passé très fort. »

PHOTO BANDAR AL-JALOUD, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane regarde le président américain Donald Trump serrer la main du président intérimaire de la Syrie, Ahmed al-Sharaa, à Riyad, le 14 mai 2025.

Mais comment un dirigeant comme MBS en est-il venu à avoir plus d’influence que Bibi dans un dossier quelconque auprès de Donald Trump ?

Ce dernier, il faut le dire, a toujours manifesté plus de bienveillance à l’égard des autocrates que des démocrates. Il faut ajouter à cette réalité les affaires sans précédent que Trump et sa famille brassent en Arabie saoudite et dans les autres pays du Golfe.

Cela dit, Bibi et Israël peuvent tabler sur le plein appui des États-Unis dans sa guerre contre le Hamas, jusqu’à nouvel ordre.

« Trump leur a donné carte blanche pour les livraisons d’armes et le feu vert pour faire ce qu’ils veulent à Gaza pour l’instant », a dit Brian Katulis.

Mais la relation entre Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ne sera jamais au beau fixe.

« Elle a toujours été assez tendue ces dernières années, a analysé Brian Katulis. Lorsque Nétanyahou a félicité Biden pour son élection en 2020, Trump s’en est offusqué. Il s’agit de deux hommes à l’ego démesuré et je ne suis pas surpris que leurs relations ne soient pas nécessairement harmonieuses sur de nombreux fronts. »

La Presse