De Kassory Fofana à Bah Oury : quand deux Premiers ministres annoncent des années difficiles aux Guinéens
12 août 2026L’histoire politique guinéenne offre parfois des scènes dont l’ironie ne laisse pas indifférent. En 2021, Ibrahima Kassory Fofana était l’un des hommes les plus puissants du régime d’Alpha Condé. Premier ministre à l’époque, il alertait déjà les Guinéens sur les difficultés économiques à venir. Cinq ans plus tard, Kassory Fofana est détenu en prison, tandis que Bah Oury, alors opposant au régime, occupe aujourd’hui le fauteuil de Premier ministre.
Et comme son prédécesseur, Bah Oury invite désormais les Guinéens à se préparer à des années difficiles.
Kassory Fofana : « les prochaines années seront dures »
Le 17 mars 2021, lors d’un forum de concertation entre le gouvernement et le secteur privé à Conakry, le Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana avait évoqué les difficultés économiques auxquelles le pays devait faire face.
La presse rapportait alors cette mise en garde de l’ancien chef du gouvernement : « les prochaines années seront dures pour les Guinéens ».
Quelques semaines plus tard, devant l’Assemblée nationale, Kassory Fofana insistait sur la difficulté de la période à venir. Le contexte était marqué par les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19, les restrictions aux frontières, la baisse des activités économiques et les tensions sur les finances publiques.
À l’époque, le message du Premier ministre était clair : les Guinéens devaient se préparer à une période de sacrifices.
En termes simples, beaucoup avaient retenu l’idée que « le plus dur était à venir ».
Cinq ans plus tard, Bah Oury tient un discours similaire
Le contexte politique a profondément changé.
En 2021, Bah Oury était dans l’opposition. Il s’était notamment opposé au projet de troisième mandat d’Alpha Condé et avait participé, avec d’autres acteurs politiques, à la contestation de cette perspective.
Aujourd’hui, ironie de l’histoire, c’est lui qui dirige le gouvernement.
Et le Premier ministre Bah Oury tient à son tour un discours qui appelle à la patience et aux sacrifices.
« Ces trois années à venir, si je dis que ce sera facile, je vous aurai menti. Il faudra beaucoup d’efforts, de la résilience et un sentiment de sacrifice pour que nous sortions de ce qui nous plombe », a-t-il déclaré.
Une déclaration qui rappelle étrangement les avertissements formulés par Kassory Fofana en 2021.
Du « dur » à la « résilience », les Guinéens face aux mêmes inquiétudes
La comparaison s’arrête évidemment aux circonstances et aux responsabilités politiques, mais elle pose une question : pourquoi les Guinéens doivent-ils encore se préparer à des années difficiles ?
En 2021, le pays sortait difficilement de la crise sanitaire et faisait face à de nombreuses contraintes économiques.
En 2026, la situation est différente. La Guinée a connu des changements politiques majeurs, de nouveaux projets structurants et une accélération de certains investissements.
Mais pour une grande partie de la population, les difficultés du quotidien restent une réalité.
Avec un SMIG fixé à 550 000 francs guinéens, soit moins de 60 dollars au taux de change approximatif, de nombreux ménages continuent de faire face à la hausse du coût de la vie, aux dépenses alimentaires, au logement, au transport, à la santé et à l’éducation.
Pour ces familles, parler de « sacrifice » ou de « résilience » n’est donc pas une simple formule politique. C’est une réalité vécue quotidiennement.
Simandou, l’espoir d’une transformation économique
Pendant des années, le projet Simandou a été présenté comme l’un des principaux leviers susceptibles de transformer profondément l’économie guinéenne.
Des milliards de dollars d’investissements, des infrastructures ferroviaires et portuaires, des emplois et des retombées économiques considérables sont attendus de ce gigantesque projet minier.
Le lancement de Simandou a ainsi nourri un immense espoir chez de nombreux Guinéens : celui de voir enfin les richesses du sous-sol se traduire par une amélioration concrète des conditions de vie.
C’est précisément dans ce contexte que le discours de Bah Oury interpelle.
Alors que Simandou est lancé avec de grandes ambitions pour l’avenir économique du pays, le Premier ministre demande aux Guinéens de se préparer à trois années qui ne seront pas faciles.
L’espoir face à l’épreuve de la patience
Le paradoxe est donc saisissant.
Hier, Kassory Fofana, puissant Premier ministre du régime d’Alpha Condé, annonçait des temps difficiles. Aujourd’hui, Bah Oury, qui était alors dans l’opposition, tient un discours comparable depuis la Primature.
Entre les deux hommes, cinq années ont passé. Les régimes ont changé, les ambitions économiques ont évolué et le projet Simandou est devenu une réalité.
Mais pour le citoyen ordinaire, une question demeure : quand les richesses annoncées par la Guinée minière se transformeront-elles réellement en pouvoir d’achat, en emplois, en meilleurs services publics et en une vie quotidienne plus supportable ?
Car demander aux Guinéens de faire preuve de résilience peut être compris lorsqu’il s’agit de traverser une période difficile. Mais cette patience a nécessairement une limite.
En 2021, Kassory Fofana demandait déjà aux Guinéens de se préparer aux difficultés. En 2026, Bah Oury leur demande à nouveau de se préparer à l’effort et au sacrifice.
La différence, cette fois, est que les Guinéens attendent désormais de voir les promesses de transformation économique, notamment celles liées à Simandou, se traduire dans leur quotidien.
L’histoire retiendra peut-être cette étonnante continuité : hier comme aujourd’hui, depuis la Primature, le discours est celui de la patience. Mais les Guinéens, eux, attendent surtout les résultats.
Doura



