Parc urbain de Conakry : Kaba Sidibé revient sur le chantier et les réclamations de VIDERI ENTERPRISE
21 octobre 2026Inauguré le 30 septembre à Camayenne, le Parc urbain de Conakry constitue un nouvel espace de loisirs pour les habitants de la capitale guinéenne. Mais derrière cette réalisation, un différend oppose VIDERI ENTERPRISE à Rio Tinto, maître d’ouvrage délégué, autour de l’exécution des travaux, de la résiliation des marchés et du règlement des prestations réalisées. Dans un entretien accordé à notre rédaction, Kaba Sidibé, ingénieur de profession et ancien directeur du projet pour le compte de VIDERI ENTERPRISE, revient sur les principales étapes du chantier, les difficultés rencontrées et les démarches engagées par l’entreprise guinéenne pour obtenir le règlement de ses réclamations.
L’ouverture du Parc urbain de Conakry marque une étape importante dans l’aménagement de la capitale. Situé à Camayenne, cet espace public comprend notamment des terrains multisports, un lac, des passerelles et un bâtiment d’accueil. Le projet s’inscrit dans la volonté des autorités de doter Conakry d’un lieu de détente et de loisirs accessible au public.
Toutefois, la livraison de cet équipement ne met pas fin à toutes les questions liées à son exécution. VIDERI ENTERPRISE, une entreprise guinéenne qui affirme avoir participé aux travaux de terrassement et à plusieurs opérations préparatoires, conteste les conditions dans lesquelles ses marchés ont été résiliés en mars 2024.
L’entreprise fait également état de prestations qu’elle estime impayées, de travaux qui n’auraient pas fait l’objet d’une réception contradictoire et de désaccords concernant les quantités exécutées.
Kaba Sidibé, ingénieur et ancien directeur du projet pour VIDERI ENTERPRISE, a accepté de revenir sur ce dossier. Il s’appuie sur des documents techniques, des correspondances, des décisions judiciaires et les décomptes de l’entreprise pour exposer sa lecture des événements.
Un projet public confié à Rio Tinto
Pour comprendre l’origine du différend, il faut revenir au protocole signé le 17 novembre 2022. Selon les documents présentés par VIDERI ENTERPRISE, cet accord confiait à Rio Tinto la réalisation du parc en qualité de maître d’ouvrage délégué.
Le dispositif prévoyait également une analyse des études avec l’État avant le commencement des travaux. La conception du projet avait, quant à elle, été confiée au cabinet GRAPHEM.
Pour Kaba Sidibé, cette étape initiale est essentielle pour comprendre les difficultés qui auraient marqué l’exécution du chantier.
« Un chantier se juge sur pièces, lues dans l’ordre où elles ont été produites », explique l’ingénieur, qui estime que l’examen des documents permet de retracer les décisions techniques et contractuelles ayant conduit à la situation actuelle.
Selon les éléments communiqués par VIDERI ENTERPRISE, les premières difficultés seraient apparues autour de la disponibilité des études de conception, des données géotechniques et de la validation de certains documents techniques.
L’entreprise met en cause, d’une part, le travail de conception attribué à GRAPHEM et, d’autre part, la conduite du chantier par Rio Tinto. Ces appréciations constituent la position de VIDERI ENTERPRISE et nécessitent d’être confrontées aux explications des deux sociétés concernées.
Des études techniques au cœur des interrogations
Les documents évoqués par VIDERI ENTERPRISE font état de plusieurs échanges entre les intervenants du projet au cours des derniers mois de 2023.
Le 21 octobre 2023, le bureau de contrôle BAETI aurait reçu des plans prioritaires sans les notes de calcul correspondantes. Le 9 novembre suivant, ce même bureau aurait indiqué, dans une correspondance, que certaines études de conception n’avaient pas démarré.
Le 6 décembre 2023, GRAPHEM aurait répondu que les travaux de terrassement ne nécessitaient pas la validation préalable du bureau de contrôle. Quelques jours plus tard, le 14 décembre, le cabinet aurait encore demandé des paramètres relatifs au sol pour la conception du mirador et du pavillon.
Entre décembre 2023 et mars 2024, Bureau Veritas aurait, pour sa part, émis sept avis assortis de remarques.
Pour Kaba Sidibé, ces éléments soulèvent des questions sur la préparation technique du chantier et sur les conditions dans lesquelles certaines opérations ont été engagées.
« On ne terrasse pas un site côtier sans connaître le sol et le comportement de l’eau », fait-il valoir, en insistant sur l’importance des études géotechniques et hydrologiques dans la conception d’un ouvrage de ce type.
L’ingénieur estime notamment qu’une étude géotechnique adaptée, de type G2, est nécessaire pour déterminer les caractéristiques du terrain et dimensionner les terrassements.
Les documents cités par VIDERI ENTERPRISE doivent toutefois être examinés dans leur intégralité pour établir précisément les études disponibles au moment du lancement des travaux, les réserves formulées par les différents intervenants et les responsabilités éventuelles de chacun.
GRAPHEM également mis en cause
Les interrogations de VIDERI ENTERPRISE portent aussi sur la situation professionnelle du cabinet chargé de la conception.
Selon l’entreprise, une correspondance de l’Ordre national des architectes de Guinée, datée du 13 mai 2024, indiquait que GRAPHEM GUINEE SARL ne figurait pas au tableau de l’Ordre et n’était pas habilitée, en tant que société d’architecture, à exercer en Guinée.
Cet élément est présenté par VIDERI comme un point important du dossier relatif à la conception du Parc urbain de Conakry.
Il conviendra néanmoins de préciser le périmètre exact de cette observation, notamment les activités concernées et les éventuelles qualifications ou autorisations requises pour les différentes missions confiées au cabinet.
À ce stade, les éléments communiqués par VIDERI ENTERPRISE ne permettent pas, à eux seuls, de conclure à une responsabilité définitive de GRAPHEM dans les difficultés du chantier. La société doit pouvoir exposer sa version des faits et préciser les missions qu’elle avait contractuellement acceptées.
Le changement de projet et la résiliation des marchés
Selon la lecture défendue par VIDERI ENTERPRISE, les difficultés de conception auraient contribué à la réorientation du projet initial, présenté comme le Parc citoyen, vers le projet Branding Guinée.
Cette réorientation aurait permis de poursuivre la réalisation d’un parc destiné au public. Mais, selon l’entreprise guinéenne, elle s’est accompagnée de la résiliation de ses marchés par Rio Tinto.
VIDÉRI ENTERPRISE souligne qu’elle n’était, selon elle, ni solidaire du maître d’œuvre ni responsable des obligations relevant du maître d’ouvrage délégué. Elle conteste ainsi les conséquences contractuelles qui lui ont été appliquées à la suite de l’évolution du projet.
Le 29 mars 2024, ses marchés auraient été résiliés par courriel, alors que le contrat de terrassement devait, selon les documents présentés, se poursuivre pendant plusieurs mois.
Cette résiliation constitue un tournant dans le dossier. L’entreprise affirme avoir exécuté des travaux entre octobre 2023 et février 2024 sans obtenir leur règlement intégral et sans qu’une réception formelle des ouvrages soit organisée.
La question centrale porte donc sur la réalité des prestations effectuées, leur conformité aux marchés, les quantités exécutées et les modalités de leur réception et de leur paiement.
Des travaux qui, selon VIDERI, restent à solder
VIDERI ENTERPRISE indique avoir participé à plusieurs opérations préparatoires et travaux de terrassement sur le site du parc.
Les décomptes présentés par l’entreprise mentionnent notamment l’installation et la sécurisation du chantier, les démolitions, le dégagement du site, le tri et l’évacuation des gravats, le décapage, les terrassements, le transport de latérite, la pose d’une couche filtrante et des forages.
Pour exécuter ces prestations, l’entreprise affirme avoir mobilisé 52 véhicules, engins et équipements. Selon elle, une partie importante de ces moyens matériels est restée immobilisée sur le site après l’arrêt de ses activités.
Les images du chantier que l’entreprise dit détenir montrent des opérations menées de jour comme de nuit, y compris sous la pluie.
VIDERI estime que ces travaux doivent être évalués contradictoirement, c’est-à-dire en présence des parties concernées, afin de déterminer les quantités réellement exécutées et les montants correspondants.
Pour Kaba Sidibé, cette démarche est indispensable à la résolution du différend.
« Un métré contradictoire, c’est mesurer ensemble ce qui a réellement été exécuté. C’est ainsi que se règlent les désaccords », souligne-t-il.
La question du règlement ne peut cependant être tranchée sur la seule base des déclarations de l’entreprise. Elle suppose notamment l’examen des contrats, des décomptes, des attachements, des éventuelles réserves techniques et des pièces justificatives de paiement.
Des ouvrages prévus aux plans mais absents du parc livré, selon VIDERI
Au-delà du différend financier, VIDERI ENTERPRISE affirme que plusieurs ouvrages prévus dans les plans de conception ne figureraient pas dans le parc livré.
L’entreprise cite notamment :
le rechargement de la plateforme sur une couche filtrante ;
un dalot destiné à recueillir les eaux usées des riverains ;
un dalot prévu pour alimenter le lac depuis la mer ;
le mirador ;
une passerelle d’accès au parc depuis la route nationale.
Ces éléments sont présentés par VIDERI comme des différences entre les ouvrages prévus dans les documents de conception et ceux qu’elle constate sur le site livré.
Le parc comporte par ailleurs des terrains multisports éclairés à l’énergie solaire, un bâtiment d’accueil, un lac aux berges enrochées et des passerelles traversant le canal intérieur.
VIDERI précise que ces passerelles intérieures ne doivent pas être confondues avec la passerelle d’accès depuis la route nationale mentionnée dans les plans qu’elle invoque.
La portée de ces différences reste à établir à partir des documents contractuels définitifs, des éventuelles modifications approuvées en cours de chantier et des plans de récolement, qui décrivent les ouvrages effectivement réalisés.
En effet, un ouvrage absent du projet livré peut résulter d’une modification de conception, d’un changement de programme ou d’une prestation non exécutée. Il importe donc de déterminer, pour chaque élément, s’il figurait toujours dans le périmètre contractuel au moment de la réception du parc.
Des réserves sur l’état de certains équipements sportifs
VIDERI ENTERPRISE attire également l’attention sur l’état de certains équipements des terrains multisports.
L’entreprise mentionne notamment des cercles de basket présentant des traces d’oxydation, un revêtement taché et des dégradations autour des pieds de poteaux.
Elle précise toutefois que ces observations constituent des constats visuels et non les conclusions d’une expertise technique.
Pour VIDERI, ces éléments soulignent la nécessité d’une réception en bonne et due forme, accompagnée des contrôles permettant de vérifier la conformité des équipements, leur état et l’application des garanties prévues.
Cette question dépasse le seul différend commercial entre les entreprises. Elle concerne également la préservation de l’investissement public et la durabilité des installations mises à la disposition des habitants.
Une évaluation technique indépendante permettrait de déterminer si les anomalies signalées relèvent de défauts de conception, de problèmes d’exécution, de l’usure, de conditions d’entretien ou d’autres facteurs.
Rio Tinto mis en cause dans la conduite du chantier
VIDERI ENTERPRISE reproche également à Rio Tinto, en sa qualité de maître d’ouvrage délégué, plusieurs décisions prises pendant l’exécution du projet.
Selon les documents présentés par l’entreprise, les travaux auraient commencé le 2 mai 2023, avant la remise du rapport géotechnique.
En décembre 2023, des études bathymétriques et marégraphiques auraient ensuite dû être engagées, alors qu’elles n’avaient pas été réalisées auparavant.
VIDERI fait également état de désaccords concernant la révision des prix, un second avenant contractuel qui, selon elle, ne lui aurait jamais été transmis, ainsi que le plafonnement des quantités sans relevé contradictoire.
Pour l’entreprise guinéenne, ces difficultés auraient empêché une évaluation complète des travaux exécutés et compliqué le règlement de ses prestations.
Elle considère par ailleurs que le lancement des travaux avant l’achèvement des études n’aurait pas permis à l’État d’exercer pleinement l’analyse préalable prévue par le protocole du 17 novembre 2022.
Ces accusations mettent en jeu plusieurs aspects distincts : la gestion des études, la coordination technique, les obligations contractuelles du maître d’ouvrage délégué et les modalités de contrôle des travaux.
Pour établir les responsabilités, il serait nécessaire d’examiner le protocole initial, les contrats conclus avec VIDERI, les ordres de service, les avenants, les procès-verbaux de chantier et les éventuelles décisions de modification du projet.
Une procédure judiciaire engagée par VIDERI ENTERPRISE
Face à l’absence de règlement qu’elle dénonce et aux difficultés rencontrées pour faire constater ses travaux, VIDERI ENTERPRISE a saisi la justice.
Selon les informations communiquées par l’entreprise, le Tribunal de commerce a rendu, le 11 juillet 2024, une décision ordonnant la réception des travaux dans un délai de quatorze jours, sous astreinte de 10 millions de francs guinéens par jour de retard.
Le juge de l’exécution aurait ensuite liquidé cette astreinte à hauteur de 1,95 milliard de francs guinéens.
VIDERI indique que la Cour d’appel a confirmé la décision et que la Cour suprême a rejeté une demande de sursis à exécution.
Ces décisions doivent être distinguées du règlement définitif de l’ensemble du différend. Selon l’entreprise, la somme correspondant à l’astreinte ne couvre pas les préjudices qu’elle estime avoir subis.
Il importe également de distinguer l’obligation de procéder à la réception des travaux de la question du montant des prestations éventuellement dues, de la conformité des ouvrages et des demandes indemnitaires présentées par les parties.
Les décisions judiciaires complètes sont nécessaires pour préciser la portée exacte de chaque mesure et les obligations auxquelles elle se rapporte.
Le litige de fond renvoyé à l’arbitrage
VIDERI ENTERPRISE explique que, dans le cadre de la procédure au fond, Rio Tinto a invoqué la clause compromissoire figurant dans ses contrats.
Le 19 septembre 2024, le Tribunal de commerce se serait déclaré incompétent pour connaître du litige, selon les éléments communiqués par l’entreprise.
VIDERI considère que cette décision ne tranche pas les accusations qu’elle formule contre Rio Tinto, mais renvoie le différend vers la procédure d’arbitrage prévue contractuellement.
Cette distinction est importante : une décision d’incompétence fondée sur une clause compromissoire ne constitue pas, en elle-même, une décision établissant la véracité ou le caractère infondé des griefs formulés par l’une des parties.
VIDERI soutient également que cette clause, qui lie les sociétés signataires des contrats concernés, ne supprime pas les prérogatives de l’État dans la défense de ses intérêts.
La portée de cette affirmation dépend toutefois des contrats, des parties concernées et de la nature des demandes présentées. Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer quelles questions relèvent de l’arbitrage ou des juridictions étatiques.
VIDERI sollicite une médiation de l’État
Malgré le contentieux engagé, VIDERI ENTERPRISE affirme vouloir privilégier une issue permettant de solder le chantier.
L’entreprise dit placer sa confiance dans l’État, en invoquant trois préoccupations : le respect de l’autorité de la justice guinéenne, la place des entreprises nationales dans l’exécution des projets publics et la défense des intérêts de l’État.
Elle sollicite ainsi une médiation des autorités afin que les travaux réalisés puissent être évalués, que les désaccords techniques et financiers soient examinés et que les engagements contractuels soient clarifiés.
Pour Kaba Sidibé, l’objectif est de parvenir à une situation dans laquelle les prestations effectivement réalisées sont identifiées, les responsabilités de chaque intervenant établies et les obligations restantes déterminées sur la base des documents disponibles.
Une telle démarche nécessiterait notamment un examen contradictoire des décomptes, des études techniques, des marchés, des avenants et des décisions judiciaires.
Elle devrait également tenir compte des mécanismes de règlement des différends prévus dans les contrats, afin de ne pas confondre une éventuelle médiation avec les procédures judiciaires ou arbitrales en cours.
Rio Tinto et GRAPHEM attendus sur leurs positions
Les accusations formulées par VIDERI ENTERPRISE appellent des réponses de la part des sociétés mises en cause.
Rio Tinto est notamment invité à préciser les conditions de lancement des travaux, la disponibilité des études techniques, les motifs de résiliation des marchés de VIDERI, le traitement des décomptes et les démarches éventuellement entreprises pour réceptionner les ouvrages.
GRAPHEM est également invité à apporter des éclaircissements sur sa mission de conception, les documents techniques produits, les échanges avec le bureau de contrôle et les observations concernant son inscription professionnelle.
La position de l’État pourrait également permettre de préciser les conditions dans lesquelles le projet a été réorienté, les modalités de suivi du chantier et les démarches envisagées pour protéger les intérêts publics.
Notre rédaction reste disponible pour recueillir les réponses des différentes parties et les publier dans le cadre du suivi de ce dossier.
Un parc inauguré, un différend toujours ouvert
L’inauguration du Parc urbain de Conakry à Camayenne constitue une réalisation visible pour la capitale. Mais, selon VIDERI ENTERPRISE, plusieurs questions relatives à l’exécution des travaux, à leur réception et au règlement de ses marchés demeurent en suspens.
À travers le témoignage de Kaba Sidibé, l’entreprise guinéenne souhaite faire connaître sa lecture du dossier et obtenir un examen des pièces techniques, administratives, contractuelles et judiciaires.
Pour l’heure, les éléments présentés ne permettent pas de considérer comme définitivement établies toutes les responsabilités alléguées. Les explications de Rio Tinto et de GRAPHEM, ainsi que l’examen des documents contractuels et des décisions judiciaires, sont indispensables pour apprécier l’ensemble du différend.
« Le parc est une réalisation dont Conakry peut être fière », estime Kaba Sidibé. « Il reste maintenant à solder le chantier, pièces en main, comme pour tout ouvrage public. »
Au-delà des intérêts des sociétés concernées, l’enjeu est désormais de clarifier la situation contractuelle, de préserver les intérêts de l’État et de déterminer, dans le respect des procédures applicables, les suites à donner aux réclamations formulées.
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