Crimes de sang sous Alpha Condé : quatre ans après, où en est la justice guinéenne ?
26 août 2026CONAKRY – Le 4 mai 2022, la justice guinéenne annonçait l’ouverture de poursuites contre l’ancien président Alpha Condé et 26 anciens responsables de son régime pour des faits présumés particulièrement graves. Quatre ans plus tard, le dossier des « crimes de sang » demeure sans jugement, tandis que certains des mis en cause ont retrouvé des responsabilités publiques ou diplomatiques.
À l’époque, le procureur général près la Cour d’appel de Conakry, Alphonse Charles Wright, avait instruit le parquet du tribunal de première instance de Dixinn d’engager des poursuites contre Alpha Condé et plusieurs anciens dignitaires de son régime. La procédure faisait suite à une plainte introduite par des avocats du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC).
Les faits visés étaient lourds : meurtres, assassinats et complicité, disparitions forcées, enlèvements, séquestrations, tortures, coups et blessures, agressions sexuelles et viols, ainsi que des destructions et dégradations de biens publics et privés. Les accusations concernaient notamment les violences ayant marqué les manifestations contre le troisième mandat d’Alpha Condé et les périodes du référendum constitutionnel et de l’élection présidentielle de 2020.
Quelques jours plus tard, le parquet de Dixinn annonçait également l’ouverture d’une information judiciaire et appelait les victimes, leurs familles et toute personne disposant d’informations susceptibles d’éclairer la justice à se manifester.
Une procédure qui s’est éternisée
Dans le document daté du 5 mai 2022, le procureur de la République près le tribunal de Dixinn, Algassimou Diallo, avait en outre requis l’interdiction de sortie du territoire national pour Alpha Condé et les autres personnes visées, dans le cadre de l’enquête.
L’annonce avait alors été présentée comme une étape importante dans la lutte contre l’impunité. Le gouvernement de transition avait également affiché sa volonté de faire avancer les dossiers relatifs aux crimes de sang commis sous l’ancien régime.
Mais les années ont passé.
En mars 2024, plusieurs anciens responsables du régime d’Alpha Condé auraient effectivement été entendus par des officiers de police judiciaire. Des victimes avaient également été auditionnées dans le cadre de la procédure.
En mai 2025, l’avocat des victimes, Me Thierno Souleymane Baldé, indiquait toutefois que l’enquête préliminaire traînait et réclamait l’implication des autorités afin de permettre son aboutissement et la transmission du dossier au parquet de Dixinn. Selon les informations rapportées à cette période, une centaine de victimes et des personnes mises en cause avaient été auditionnées.
Des accusés revenus au premier plan
Le retard de cette procédure soulève d’autant plus de questions que certaines personnalités visées en 2022 ont, depuis, retrouvé une place dans les institutions ou bénéficié de nominations importantes.
Le cas du général Ansoumane Camara, dit Bafoé, est particulièrement révélateur. Ancien directeur général de la police nationale et cité parmi les personnes visées dans le dossier des crimes de sang, il a été nommé ambassadeur de Guinée en Guinée équatoriale en décembre 2024. Cette nomination avait suscité des réactions de la part de victimes et d’organisations qui s’interrogeaient sur le maintien de poursuites judiciaires contre une personnalité appelée parallèlement à représenter l’État guinéen à l’étranger.
D’autres personnalités figurant sur la liste de 2022 ont également continué à jouer un rôle dans la vie publique guinéenne.
Cette situation pose une question centrale : comment expliquer que des personnes citées dans une procédure portant sur des faits aussi graves puissent être nommées ou exercer de nouvelles responsabilités alors que le dossier judiciaire n’a toujours pas abouti ?
Quatre ans après, les victimes attendent toujours
Il convient toutefois de distinguer clairement poursuite judiciaire, mise en accusation et condamnation. Les personnes citées dans la procédure de 2022 demeurent présumées innocentes tant qu’une juridiction compétente ne les a pas définitivement déclarées coupables.
Par ailleurs, contrairement à certaines affirmations qui pourraient laisser penser qu’aucun responsable n’a été entendu, des auditions de mis en cause et de victimes ont bien eu lieu au cours de la procédure. Le véritable problème est plutôt celui de son aboutissement : aucun procès sur le fond de ce dossier des crimes de sang n’a, à notre connaissance, permis de déterminer publiquement les responsabilités pénales individuelles des personnes poursuivies.
Même l’ancien président Alpha Condé a fait l’objet, en 2026, d’une condamnation par la CRIEF dans une affaire distincte, pour des faits d’usurpation et d’atteinte à la santé publique. Cette condamnation ne concerne pas les accusations de crimes de sang annoncées en mai 2022.
Où sont passés les rapports d’enquête ?
La question de la suite donnée aux investigations reste donc entière. En février 2025, le président du Bloc libéral, Faya Millimouno, avait publiquement demandé la publication des rapports d’enquête annoncés sur les crimes de sang commis sous le régime d’Alpha Condé.
Doura



