Meurtre irrésolu de Rachelle Wrathmall: Sur les traces du mari en fuite

Meurtre irrésolu de Rachelle Wrathmall: Sur les traces du mari en fuite

7 juin 2026 Non Par LA RÉDACTION

Meurtre irrésolu de Rachelle Wrathmall Sur les traces du mari en fuite

PHOTOMONTAGE LA PRESSE

En juin 2007, Rachelle Wrathmall est poignardée à mort chez elle, à Lennoxville. Pour la police, aucun doute : le coupable est son mari, Raphiou Sow. Pourtant, 19 ans plus tard, l’homme court toujours. Notre journaliste Isabelle Hachey a remonté le fil de l’enquête, une traque qui l’a menée jusqu’en Afrique de l’Ouest.

Meurtre de Rachelle Wrathmall Comment l’enquête s’est enlisée

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Chapitre 7 : un rapport d’autopsie trompeur

Isabelle HacheyÉquipe d’enquête, La Presse

« L’autopsie dit qu’elle est morte le 29 juin. C’est faux. »

Donna Wrathmall en est convaincue : sa sœur Rachelle a été tuée le jeudi 28 juin 2007. Parce que c’est ce jour-là que Rachelle a cessé de donner signe de vie. Ce n’était pas dans ses habitudes : « Elle m’appelait tous les matins, au travail. Elle m’appelait tout le temps », insiste Donna.

Que Rachelle Wrathmall soit morte le jeudi ou le vendredi pourrait n’être qu’une précision dérisoire dans cette affaire survenue il y a 19 ans à Lennoxville. C’est pourtant une pièce maîtresse du casse-tête. Un élément qui explique, en partie, pourquoi le meurtre de la Sherbrookoise de 31 ans demeure à ce jour irrésolu.

Inquiète de ne plus recevoir de nouvelles, Donna se rend chez Rachelle vers 16 h, le vendredi 29 juin 2007, pour y découvrir le corps sans vie de sa sœur. La pathologiste judiciaire qui examine l’état du cadavre, ce soir-là, détermine que Rachelle a été tuée le matin même.

Jacques Lavigne, alors enquêteur à la Sûreté du Québec, se souvient : « La pathologiste nous a induits en erreur, parce qu’elle disait que le décès remontait à plus ou moins 12 heures. » Au vendredi matin, donc.

Or, le suspect, Rafiou Sow, a pris la poudre d’escampette le jeudi soir. Les enquêteurs le découvriront plus tard, en visionnant les images des caméras de vidéosurveillance de l’aéroport Montréal-Trudeau : on le voit prendre un vol pour Casablanca à 21 h 15 précises.

Rafiou Sow n’était plus au Québec, le vendredi matin ; il ne pouvait donc pas y avoir poignardé sa femme, Rachelle Wrathmall, ce jour-là. C’est l’un des constats qui ont mené la procureure aux poursuites criminelles et pénales à ne pas déposer d’accusation contre lui.

Selon Jacques Lavigne, c’est Anny Sauvageau, alors pathologiste au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal (LSJML), qui a pratiqué l’autopsie sur le corps de Rachelle Wrathmall

PHOTO JOHN ULAN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Anny Sauvageau, pathologiste, en 2011

Anny Sauvageau affirme n’avoir « aucun souvenir personnel des détails de ce cas survenu il y a près de 20 ans ». Elle ajoute qu’à titre d’ancienne pathologiste judiciaire, elle « reste tenue à un devoir de réserve et de confidentialité concernant les dossiers traités durant [sa] carrière ».

Au ministère de la Sécurité publique du Québec, dont relève le LSJML, on refuse aussi de faire des commentaires puisque l’enquête est, officiellement, toujours en cours. On sait néanmoins que les pathologistes du réputé laboratoire montréalais ne se risquent plus à déterminer l’heure de la mort à partir de changements post-mortem comme la rigidité, les lividités cadavériques ou l’état de putréfaction. Trop de facteurs – la température ambiante, la masse corporelle, etc. – peuvent influencer ces changements.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Norah et Romy Carpentier ont été tuées par leur père, Martin Carpentier, en juillet 2020.

La pratique, fortement contestée au sein de la communauté scientifique, peut même se révéler dangereuse, a témoigné la Dre Caroline Tanguay, l’une des pathologistes judiciaires du LSJML, lors de l’enquête publique du coroner sur les morts des petites Romy et Norah Carpentier, en mars 2023.

Ça peut donner des erreurs judiciaires. On pourrait exclure un suspect potentiel. C’est dangereux. Nous, on n’en fait plus, d’estimation de temps de décès. […] Pour nous, ce n’est pas scientifique. On voit qu’il y a tellement une grande variabilité.

 La Dre Caroline Tanguay, pathologiste judiciaire du LSJML

Si les médecins rattachés au LSJML ne cherchent plus à déterminer de façon précise le moment du décès, Anny Sauvageau a continué à le faire à titre de consultante indépendante en pathologie judiciaire. En septembre 2021, elle témoigne comme experte pour la défense au procès de Stéphane Parent. Le Gatinois est alors accusé du meurtre de sa conjointe, Adrienne McColl, commis à Calgary le soir de la Saint-Valentin 2002.

Les circonstances de cette affaire comportent des similitudes troublantes avec celles du meurtre de Rachelle Wrathmall. Comme Rafiou Sow, Stéphane Parent est soupçonné d’avoir tué sa conjointe avant de fuir les lieux en catastrophe, abandonnant une voiture à l’aéroport de Calgary. Comme Rafiou Sow, il a payé son billet d’avion – un aller simple pour Ottawa – en argent liquide.

L’enquête policière a piétiné. Il a fallu 16 longues années avant que Stéphane Parent ne soit arrêté, à Gatineau, pour être accusé du meurtre d’Adrienne McColl.

IMAGE TIRÉE DE BANQ

La Voix de l’Est, 20 février 2018, page 9

Au procès, Anny Sauvageau déclare qu’il est « pratiquement impossible » que le meurtre ait été commis le 14 février 2002. En se basant sur les lividités cadavériques apparentes sur les photos du corps de la victime, elle estime que le meurtre a été perpétré plus tard, le 16 ou le 17 février.

Si l’on se fie à cette analyse, Stéphane Parent ne peut donc pas avoir tué sa conjointe, puisque cette dernière était toujours vivante lorsqu’il s’est envolé pour Ottawa, le 15 février. Le jury n’y croit pas : Stéphane Parent est déclaré coupable du meurtre.

Chapitre 8 : le cul-de-sac

PHOTO ÉDOUARD DESROCHES, COLLABORATION SPÉCIALE

Photos tirées d’un album souvenir de Rachelle

Pour un policier, rien n’est plus frustrant que d’avoir la certitude de tenir son coupable sans pouvoir le faire inculper. Jacques Lavigne, qui a mené l’enquête sur le meurtre de Rachelle Wrathmall en juin 2007, connaît trop bien ce sentiment d’impuissance. « Elle ne voulait rien savoir », laisse-t-il tomber à propos d’Hélène Fabi, la procureure alors chargée du dossier. « On avait fait un beau PowerPoint avec la preuve circonstancielle. Mais non. Elle a dit : votre dossier, c’est comme un morceau de gruyère, il est plein de trous… »

Désormais juge à la retraite, Hélène Fabi n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue. Cela dit, Jacques Lavigne est formel : pour la procureure, il n’était pas question de déposer des accusations contre Raphiou Sow.

Les policiers lancés sur sa piste avaient pourtant récolté une foule d’informations incriminantes : une voiture louée aux États-Unis par Raphiou Sow et abandonnée à la frontière ; une course en taxi de Stanstead à Lennoxville ; la Jeep de Rachelle abandonnée à Dorval ; et enfin, Raphiou Sow, filmé à l’aéroport en train de monter à bord d’un vol transatlantique sans le moindre bagage…

Ce soir-là, Raphiou Sow a fui le Canada pour ne jamais revenir ; le lendemain, on a découvert le corps de Rachelle, une femme qui le craignait et envers qui il nourrissait une jalousie frôlant l’obsession.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Éric Bolduc, de la SQ

Une fois qu’on additionne toutes les circonstances, c’est sûr que c’est lui. Mais ça ne sera pas encore assez pour l’accuser.

 Éric Bolduc, chef de la division des dossiers non résolus à la Sûreté du Québec

Il rappelle qu’en général, un procureur doit être convaincu d’avoir une chance raisonnable d’obtenir une condamnation avant de porter l’affaire devant un jury. « La barre est très haute. »

Dans le cas du meurtre de Rachelle Wrathmall, la preuve est entièrement circonstancielle, soit, mais « solide », estime Éric Bolduc. « Mais quand le procureur décide que ce n’est pas suffisant, on est coincé. » Avec le recul, Jacques Lavigne peut tout de même admettre qu’Hélène Fabi n’avait pas tort : il y avait des trous dans le dossier. Et il y en a encore.

Les enquêteurs n’ont jamais retrouvé l’arme du crime. Ils n’ont jamais interrogé le suspect. Et la présence d’ADN n’a rien pu prouver, puisque celui de Raphiou Sow se trouvait déjà partout dans la maison et la voiture de sa conjointe. Et puis, il y a ce rapport d’autopsie, qui situe la mort de Rachelle après le départ de Raphiou Sow du Canada. Pour ne rien arranger, un voisin a maintenu l’avoir aperçu sur les lieux du crime… le vendredi, alors qu’il avait déjà quitté le pays. « Cela a mis la bisbille dans le dossier », reconnaît Jacques Lavigne.

Devant une telle preuve, « c’est sûr que moi, j’aurais été un peu frileux » à la place de la procureure, admet-il. « J’aurais dit : continuez votre bon travail… »

Jacques Lavigne a continué. Lorsqu’il a été transféré de la division des homicides à celle des meurtres irrésolus, à la SQ, le dossier est retombé entre ses mains. Une photo de Rachelle a orné son bureau jusqu’à sa retraite. « J’avais dit à la famille : je la garde là tant que son dossier sera ouvert. » Il se souvient d’avoir imaginé un plan pour appâter Raphiou Sow. « On cherchait un moyen de le faire revenir au Canada. On voulait lui faire rencontrer une fille, une agent double, sur les réseaux sociaux. Elle aurait eu de l’argent en masse… »

En fin de compte, le plan est tombé à l’eau. « Ç’a été un vœu pieux. » Après tout, les budgets de la SQ ne sont pas illimités. Et puis, il y a toujours des crimes plus urgents à résoudre. « C’est rare que ça presse, aux cold cases, dit Éric Bolduc. Des dossiers en urgence, il n’y en a à peu près jamais. Si ça saigne quelque part, on va prendre les enquêteurs aux cold cases et on va les assigner ailleurs. » Là où ça saigne.

Sous sa direction, une quinzaine d’enquêteurs sont censés résoudre… 820 meurtres, les plus anciens ayant été commis dans les années 1960. La grande majorité d’entre eux ne seront jamais élucidés, concède-t-il. « Le potentiel de résolution, c’est dans les jours qui suivent l’évènement. On ne veut pas que ça devienne un cold case. »

Que Rafiou Sow (qui écrit désormais son prénom avec un f) habite en Guinée représente une difficulté supplémentaire. « Au Québec, on l’aurait travaillé, dit Jacques Lavigne. On l’aurait interrogé. On l’aurait probablement embarqué dans un Mr Big », une opération d’infiltration qui l’aurait, avec un peu de chance, poussé à vider son sac.

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

N’empêche, les proches de Rachelle Wrathmall se demandent pourquoi aucun enquêteur ne s’est jamais rendu en Guinée pour interroger Rafiou Sow. « C’est décevant, avoue Marwane Diallo, un ami de Rachelle. J’ai du mal à comprendre. Si tu le considères comme un témoin important, la moindre des choses, c’est d’aller à la source pour recueillir ses dires. »

« Ça ne donnerait rien », rétorque Jacques Lavigne. Confronté aux enquêteurs québécois, Rafiou Sow n’aurait qu’à tourner les talons, comme il l’a fait en avril avec La Presse. Personne ne pourrait le contraindre à témoigner. Impossible, non plus, de collaborer avec la police guinéenne.

Rencontrer un témoin à l’étranger est une chose, mais interroger un suspect de meurtre est autrement plus délicat, explique Éric Bolduc. « Comme nous voulons l’accuser ici, il faut que ses droits en vertu de la Charte canadienne soient respectés. On ne peut pas déléguer cette responsabilité à la police locale de la Guinée. »

Et quand bien même il avouerait son crime, il serait impossible de forcer son retour au pays : sans traité d’extradition, Rafiou Sow reste hors de portée de la justice canadienne.

« Pour nous, c’est fâchant, parce que ce dossier fait partie de ceux qu’on voudrait voir résolus », dit Éric Bolduc.

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Paraskevi Mazarakiotis a dressé une ligne du temps des évènements survenus depuis la rencontre entre Rachelle et Raphiou.

C’est fâchant, aussi, pour les proches de Rachelle, qui ont remué ciel et terre depuis 19 ans pour obtenir justice. Ils ont fait appel à des enquêteurs privés. Ils ont alerté des politiciens et des journalistes, au Canada comme en Guinée. Ils se sont battus pour que la mémoire de Rachelle ne sombre pas dans l’oubli. Mais plus les années passent, plus l’espoir s’amenuise.

De temps à autre, Paraskevi Mazarakiotis, l’amie d’enfance de Rachelle, fait défiler la page Facebook de Rafiou Sow, à la recherche d’une piste, d’une faille. Chaque fois, elle est frustrée par la duplicité du personnage, qui se présente comme un grand défenseur des droits de la personne. Par son cynisme, aussi. Comme avec ce statut, publié le 8 mars dernier : « Joyeuse fête des femmes. Je vous souhaite plein d’épanouissement et qu’Allah vous garde en santé. »

Chaque fois, Paraskevi est frappée par l’absurdité de la situation. « C’est comme si c’était un mauvais rêve. Un homme tue sa femme et devient politicien dans un autre pays. Il vit sa belle vie là-bas. » En pleine lumière. Intouchable.

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