Abdoulaye Salim Camara, historien : ​« La construction d’un musée à Kindia ferait de cette région un véritable centre de savoir et de connaissance »

Abdoulaye Salim Camara, historien : ​« La construction d’un musée à Kindia ferait de cette région un véritable centre de savoir et de connaissance »

21 mai 2026 Non Par Doura

C’est dans son bureau, au sein même du complexe scolaire qu’il dirige, que M. Abdoulaye Salim Camara nous a reçus avec la chaleur et la sobriété de celui qui a fait de la transmission sa vocation première. 

Historien de formation, enseignant-chercheur depuis deux décennies, directeur d’établissement et désormais écrivain de renommé, cet enfant de Friguiagbé incarne à lui seul le triple idéal : de penseur, pédagogue et du passeur de mémoire.

Né dans une famille marquée par l’excellence intellectuelle, son père, feu Salim Walo Camara, fut directeur de l’école primaire de Friguiagbé dans les années 1990, homme de haute culture, maîtrisant aussi bien l’arabe que le français, et dont l’intelligence vive força l’admiration de ses contemporains. Abdoulaye Salim Camara a accompli ses études primaires et collégiales à Friguiagbé avant de rejoindre l’université Julius Nyerere de Kankan, où il se forgea une solide formation en histoire.

En 2019, après treize années d’investigations rigoureuses, il publie Histoire du royaume de Kania, actuel Kindia, ouvrage salué dans les milieux universitaires et intellectuels du pays comme à l’étranger, couronné par le satisfecit d’une ONG pour la qualité de ses recherches. 

Nourrie à 70 % par la tradition orale, cette œuvre pionnière reconstitue l’épopée d’un royaume fondateur de la Basse-Guinée précoloniale, dont l’influence rayonna sur des entités politiques aussi importantes que le Soumbouya, le Moriah ou le Labaya. Elle révèle également le rôle de résistance du Kania face à la colonisation, sous l’impulsion du valeureux Gali Manguè Sounkhori Modou Soumah.

Fort de ce premier succès retentissant, M. Camara a récemment enrichi sa bibliographie d’un recueil intitulé Culture et sagesse africaines, dédié à Mme Mariama Ciré Sylla, ministre guinéenne de l’Économie, des Finances et du Budget, en hommage à son engagement patriotique. Il nous livre ici, avec humilité et conviction, les ressorts d’un parcours au service de la mémoire collective.

Monsieur Camara, vous portez à la fois la casquette d’historien et celle d’écrivain. Laquelle de ces deux vocations a ouvert la voie à l’autre dans votre parcours ?

Je vous remercie, Monsieur le journaliste, pour cette opportunité que vous m’offrez. Pour répondre à votre question, je dirai que je suis historien de formation avant tout. En 2002, lorsque j’ai été admis au concours d’accès à l’enseignement supérieur, j’ai été orienté à la Faculté des sciences sociales de l’Université Julius Nyerere de Kankan. Après deux années de tronc commun, j’ai intégré le département d’histoire en 2004, où j’ai obtenu une licence en 2005, puis une maîtrise en 2006. Depuis lors, j’enseigne l’histoire depuis vingt ans, et ce, malgré mes fonctions de chef d’établissement scolaire. C’est précisément cette formation d’historien qui a nourri en moi l’ambition d’écrire. Dès 2006, je me suis lancé dans des investigations historiques d’envergure sur Kania, l’actuel Kindia, qui m’ont permis de reconstituer l’histoire de cette préfecture. Au terme de treize années de recherches, les résultats de ces travaux ont été publiés en 2019 sous le titre “Histoire du royaume de Kania, actuel Kindia”.

C’est cette publication qui m’a conféré le statut d’écrivain. En somme, c’est ma formation d’historien qui a fait de moi l’écrivain que je suis aujourd’hui.

Parallèlement à vos recherches, vous dirigez un complexe scolaire à Lambanyi. En quoi votre contact quotidien avec le milieu éducatif nourrit-il votre volonté de transmettre le patrimoine culturel africain ?

Oui, je suis en effet directeur général du Groupe scolaire privé Elhadj Sankoumba Diaby, situé dans le quartier Soumabossia, commune de Lambanyi, ici à Conakry. Cette fonction me place au quotidien au contact d’enfants de tous âges, car l’établissement couvre la maternelle, le primaire, le collège et le lycée. C’est précisément cette proximité avec la jeunesse qui m’a permis de prendre la mesure du besoin crucial de transmettre certaines valeurs culturelles traditionnelles africaines à la génération actuelle.

 Un jour, en 2023, par simple curiosité, j’ai demandé à cinquante élèves de dixième année de me raconter chacun un conte. Deux seulement ont été en mesure de le faire. C’est à partir de ce constat alarmant que j’ai pris la décision d’écrire sur les valeurs traditionnelles africaines, afin d’aider la génération présente et les générations à venir à s’approprier ce patrimoine qui revêt une importance capitale dans la vie de tout Africain.

Sur la couverture de votre dernier livre, on observe une scène traditionnelle de transmission orale sous un ciel étoilé. Quelle symbolique avez-vous voulu insuffler à cette illustration ?

Cette photo de couverture est, comme vous pouvez le constater, un symbole fort. Elle est conçue pour éveiller chez les adultes et les anciens des souvenirs d’enfance dans les villages, au clair de lune. Elle enseignera également aux enfants la manière dont les veillées étaient organisées dans l’Afrique traditionnelle : ces moments précieux où le savoir et les règles de conduite étaient transmis aux jeunes à travers les contes, les légendes, les proverbes et les devinettes.

Aujourd’hui, ces rencontres entre aînés et jeunes ont presque entièrement disparu de nos nuits. Ce livre est donc une opportunité offerte aux enfants et aux jeunes d’aujourd’hui de vivre, au moins à travers les pages, cette époque révolue mais fondatrice.

Votre recueil *Culture et sagesses africaines* est dédié à Mme la ministre Mariama Ciré Sylla. Pourquoi ce choix ?

J’ai simplement voulu saluer l’engagement patriotique de cette dame en faveur du développement socio-économique de la Guinée, en lui réservant cet hommage à travers la dédicace de mon ouvrage.

Avez-vous pu mesurer l’impression que ce geste a suscité chez elle ?

Pas encore, car nous n’avons pas eu l’occasion de nous rencontrer depuis lors. Mais je demeure convaincu qu’une grande intellectuelle de son rang saura apprécier un tel geste à sa juste valeur.

Que comptez-vous lui proposer lorsque vous la rencontrerez pour lui remettre des exemplaires ?

Rien de grandiloquent. Je lui demanderai simplement d’accompagner la politique de vulgarisation de ce livre, afin que le plus grand nombre d’enfants et de jeunes guinéens puisse en bénéficier. Car le rêve de l’auteur que je suis est de contribuer, à travers cet ouvrage, à la transformation positive des comportements de la jeunesse.

Passer de la recherche historique à l’écriture de contes est un saut significatif. Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à immortaliser cette sagesse africaine ?

Comme je l’ai évoqué précédemment, c’est le constat du désarroi culturel des jeunes générations qui a tout déclenché. Lorsque j’ai réalisé que les enfants et les adolescents d’aujourd’hui avaient si peu de notions sur les valeurs traditionnelles africaines, j’ai décidé de prendre la plume pour écrire ce recueil de contes, dans le but de contribuer à la sauvegarde de ce patrimoine culturel tout en le rendant accessible aux jeunes. Le conte, rappelons-le, est le fruit de la sagesse des peuples. À ce titre, il éduque et forme ceux qui s’en imprègnent.

Pensez-vous qu’à l’ère du numérique, le conte demeure le meilleur véhicule pour éduquer la jeunesse guinéenne ?

Oui, sans hésitation. Le conte, malgré l’ère du numérique, conserve toute sa place dans nos sociétés, particulièrement en matière d’éducation. Bien plus, le numérique peut devenir un formidable levier pour sa vulgarisation. On peut, par exemple, adapter les contes en courts-métrages et organiser des projections dans les écoles, les maisons de jeunes et les centres culturels. À l’issue de chaque projection, on en dégagerait collectivement les leçons de morale. Le conte reste donc un outil éducatif d’une pertinence intacte. Il appartient également à nos dirigeants et décideurs de le valoriser par le biais du numérique pour en faire un instrument d’éducation au service des générations actuelles et futures.

En 2019, vous avez publié “Histoire du royaume de Kania”. Quelle est la principale vérité historique que vous teniez absolument à rétablir à travers cet ouvrage ?

La première vérité que j’ai cherché à établir est celle de l’unité des Guinéens. Au fil de mes recherches, j’ai en effet constaté que les Guinéens ont toujours été unis depuis les temps les plus reculés. Cette unité doit être jalousement préservée, car la grandeur de cette nation en dépend intimement.

Quelles ont été vos principales sources pour reconstituer l’épopée de ce royaume, et quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

La reconstitution de l’histoire africaine n’est pas une entreprise aisée, car les documents écrits sur cette partie du continent demeurent insuffisants. Pour le cas de Kania, je n’ai trouvé aucun document spécifique. J’ai néanmoins eu recours à certains ouvrages généraux ainsi qu’à quelques manuscrits rédigés en arabe, qui fut la première langue écrite de cette société datant de plus d’un siècle et disponibles en très petit nombre. Je dois toutefois préciser que 70 % des informations ont été collectées à travers la tradition orale, ce qui explique en grande partie la durée considérable de ces recherches : pour chaque information, il fallait interroger plusieurs témoins, puis confronter leurs témoignages afin de faire émerger la vérité historique. J’ai également eu recours à certains vestiges historiques, qui constituent des sources muettes mais précieuses.

Quant aux difficultés, elles furent considérables. Je n’ai bénéficié d’aucun soutien financier tout au long de mes travaux, jusqu’à la publication. La documentation était de surcroît très lacunaire. L’accès à la vérité historique par la tradition orale ne fut pas non plus chose simple : chaque personne interrogée tendait à magnifier le rôle de sa propre famille dans les actions héroïques du Kania. Il fallait donc, pour un seul élément d’information, multiplier les entretiens afin de procéder aux recoupements nécessaires.

Quel rôle le royaume de Kania a-t-il joué dans la configuration sociopolitique de la Basse-Guinée précoloniale ?

Le royaume de Kania a joué un rôle déterminant dans la configuration sociopolitique de la Basse-Guinée. Il fut l’un des premiers États les mieux organisés de la région et servit de modèle à la formation d’autres royaumes, parmi lesquels le Soumbouya, le Moriah et le Labaya, pour ne citer que ceux-là. Par ailleurs, Kania fut l’un des bastions de la résistance à la colonisation en Basse-Guinée, sous l’impulsion de Gali Manguè Sounkhori Modou Soumah. Enfin, ce royaume a favorisé et contribué au renforcement de l’esprit de fraternité et de solidarité en Guinée, et plus particulièrement en Basse-Guinée.

Comment l’accueil réservé à cet ouvrage par le public et vos pairs historiens a-t-il influencé votre démarche pour vos publications ultérieures ?

L’engouement suscité par la parution de mon livre “Histoire du royaume de Kania, actuel Kindia” m’a permis de comprendre à quel point les gens aspirent à connaître leur propre histoire. J’ai reçu des félicitations venues de partout à travers le monde, principalement des milieux universitaires et scolaires. La qualité du travail a même valu à l’ouvrage un satisfecit décerné par une ONG. Tout cela m’a insufflé un surcroît de courage et de motivation pour poursuivre mes recherches historiques, notamment dans le domaine des monographies, et les publier dans l’intérêt du public.

Dans votre recueil, vous évoquez le conte intitulé “La grosse erreur du roi Sory”. Quel message universel ce récit adresse-t-il aux décideurs et aux chefs de famille d’aujourd’hui ?

Tout conte est porteur d’un ou plusieurs messages. Celui du “Roi Sory” s’adresse à tous les responsables de famille ou décideurs : il leur enseigne la nécessité de faire preuve d’indulgence et, à tout le moins, de ne pas se précipiter à sanctionner pour un problème dont ils n’ont pas une connaissance sûre et claire comme un cas de vol survenu au sein d’un foyer.

Dans de telles situations, la personne que l’on soupçonne est souvent innocente. Vouloir trancher par le recours au fétichisme ou à d’autres pratiques similaires, comme cela se produit encore fréquemment en Afrique, conduit le plus souvent à de profonds regrets.

La préface de votre ouvrage est signée Thierno Yéro Diallo. Pourquoi ce choix ?

Le choix s’est porté sur M. Thierno Bounda Diallo pour plusieurs raisons. D’abord, une amitié sincère nous unit depuis longtemps. Ensuite, il fut l’une des personnes qui avait le plus activement contribué à la promotion de mon premier livre, en présidant la commission mise en place à cet effet. C’est là que je lui avais fait cette promesse, que j’honore aujourd’hui. Je suis convaincu qu’il s’impliquera à nouveau dans la promotion de cet ouvrage, d’autant plus que son image y est désormais associée.

Quels sont vos futurs projets littéraires ? Comptez-vous poursuivre dans les deux genres que sont la monographie historique et le conte didactique ?

Je travaille actuellement sur une nouvelle monographie que je compte publier dans quelques mois, si Dieu le veut. Mon intention est de continuer à évoluer dans les deux genres littéraires, pour le plus grand plaisir de mes lectrices et lecteurs.

Au-delà de l’écriture, vous nourrissez un projet ambitieux : la création d’un musée dédié à Kania. Où en est cette initiative, et quel appel solennel lancez-vous aujourd’hui ?

Après la publication de mon livre sur l’histoire ancienne de Kania, et surtout au regard des nombreux vestiges historiques que j’ai découverts sur le terrain, j’ai mûri l’idée de créer un musée à Kania, à l’image de celui du Fouta-Djalon à Labé. J’ai élaboré ce projet dès 2021 et je suis depuis lors à la recherche de partenaires techniques et financiers pour sa réalisation. Malheureusement, les choses n’ont pas encore progressé au rythme que j’espérais. Il convient tout de même de souligner que les ressortissants de Friguiagbé se sont déjà dit prêts à mettre un terrain à ma disposition pour accueillir la construction de ce musée, ce qui est un signal encourageant.

Je profite de cette tribune pour lancer un appel solennel à l’État guinéen afin qu’il accompagne ce projet. J’invite également les filles et fils de Kindia, en particulier les cadres ressortissants de la préfecture, à soutenir une initiative qui permettra de réunir en un seul lieu l’ensemble des vestiges de la région, pour les offrir à la connaissance de la population, et en premier lieu à la jeunesse de Kindia et à celle de toute la Guinée. Le même appel pressant est lancé à la diaspora de Kindia, où qu’elle se trouve à travers le monde : votre contribution est attendue et sera décisive pour la réalisation de ce projet d’intérêt majeur pour notre préfecture.

Quel impact la réalisation de ce projet pourrait-elle avoir sur Kindia ?

La construction d’un musée à Kindia aurait un impact considérable sur cette région. Elle ferait de Kindia un véritable centre de savoir et de connaissance, un pôle incontournable pour quiconque s’intéresse à un pan essentiel de l’histoire nationale. Cela attirerait sans nul doute des milliers de visiteurs, ouvrant ainsi Kindia sur les plans national et international d’une manière jusqu’ici inédite.

Entretien réalisé par Minkael BARRY